Manifestations contre le CPE (Contrat Première Embauche) au printemps 2006 à Paris. Cette mesure contestée par les étudiants et lycéens mise en place par le gouvernement de Dominique De Villepin sous la présidence de Jacques Chirac a engendrée de nombreuses manifestations violentes.
France : Manifestations étudiantes à l'échelle nationale contre les attaques du gouvernement envers les jeunes travailleurs
Des centaines de milliers d'étudiants et de jeunes travailleurs ont manifesté hier dans toute la France contre la réforme du CPE (contrat première embauche) du gouvernement gaulliste. Les organisateurs des manifestations estiment que 500 000 étudiants y ont participé, soit deux fois plus que lors de la dernière manifestation de masse du 7 mars. Le mouvement de masse grandissant a provoqué une grave crise pour le gouvernement du Premier ministre Dominique de Villepin.
La législation sur le contrat de première embauche permet aux employeurs de licencier sans motif des travailleurs de moins de 26 ans au cours de leurs deux premières années d'emploi. Le gouvernement a fait valoir que cette réforme était nécessaire pour réduire le taux de chômage des jeunes en France, qui s'élève à 23 %. Dans de nombreuses zones défavorisées du pays, ce taux atteint 40 à 50 %. En réalité, le CPE fait partie d'un ensemble de mesures visant à renforcer la compétitivité internationale du capitalisme français en dégradant la position sociale de la classe ouvrière. Le CPE n'est qu'un des nombreux textes législatifs récemment élaborés qui s'attaquent aux conditions des travailleurs.
La manifestation la plus importante s'est déroulée hier à Paris, où environ 120 000 personnes ont défilé dans le centre de la ville. La police anti-émeute a tiré des gaz lacrymogènes sur une partie de la manifestation après qu'un certain nombre de jeunes aient prétendument jeté des pierres et tenté de franchir des barricades. D'autres affrontements ont été signalés dans la banlieue nord du Raincy et à l'université de la Sorbonne, où la police a violemment expulsé 300 manifestants samedi dernier.
La police a également tiré des gaz lacrymogènes hier sur une centaine d'étudiants à Rennes après qu'ils aient envahi la mairie et accroché à l'extérieur une banderole déclarant : « Toute la France s'est unie contre le CPE ». La plupart des manifestations, qui se sont déroulées dans les villes et les régions de France, ont été pacifiques. Environ 15 000 jeunes ont manifesté à Marseille et à Bordeaux, et d'importantes manifestations ont également eu lieu à Grenoble, à Limoges et au Havre.
Selon les organisateurs de la manifestation, les deux tiers des universités françaises et les trois quarts des lycées parisiens étaient concernés par la journée d'action. De nombreux non-étudiants ont également participé aux manifestations, notamment des retraités, des enseignants et d'autres travailleurs. Une journée nationale d'action contre le CPE, organisée par les étudiants et les syndicats, aura lieu samedi et plus d'un million de personnes sont attendues.
La mesure gouvernementale sur le lieu de travail est contestée par une grande majorité de Français. Selon un récent sondage d'opinion, les manifestations étudiantes sont soutenues par 68 % d'entre eux. Le mouvement anti-CPE a servi de point de convergence à l'opposition des Français ordinaires au gouvernement et à son programme de droite favorable aux entreprises. Les sondages d'opinion ont montré que le soutien au Premier ministre Dominique de Villepin s'est effondré ces dernières semaines. Sa cote de popularité n'est plus que de 35 %.
De nombreuses pancartes et slogans brandis lors des manifestations d'hier appelaient à la démission de M. Villepin et à l'éviction du gouvernement. « Nous avons eu [l'ancien premier ministre] Balladur, nous avons eu Raffarin, nous aurons Villepin », déclarait une pancarte. D'autres banderoles exprimaient la façon dont les étudiants comprenaient la signification réelle du CPE : « Catastrophe pour les employés », « Contrat pour esclaves », « Comment perdre les élections ». Certains étudiants portaient des sacs poubelles en plastique sur le corps pour protester symboliquement contre le fait de rendre les jeunes travailleurs jetables.
Un certain nombre de manifestants ont fait référence à la réponse provocatrice et autoritaire du gouvernement aux troubles de la jeunesse de l'année dernière dans les banlieues de Paris. « Qui est la racaille ? » pouvait-on lire sur une banderole déployée au Havre. « Qui sont les hooligans ? Dehors, dehors, avec ce gouvernement ». Des étudiants de toutes les couches de la société française étaient représentés dans les manifestations, y compris des jeunes immigrés et des jeunes noirs des banlieues de Paris touchées par les émeutes de l'année dernière. La participation de ces jeunes au mouvement anti-CPE a réfuté l'affirmation du gouvernement Villepin selon laquelle ses réformes du travail sont destinées à aider les jeunes chômeurs des quartiers défavorisés.
Les banderoles des syndicats de lycéens et d'étudiants étaient bien visibles lors de la manifestation à Paris. Des représentants des principaux syndicats, la CGT (Confédération générale du travail) et FO (Force ouvrière) étaient également présents, malgré le refus des syndicats d'appeler à une journée de grève en solidarité avec les manifestations étudiantes. La perspective des syndicats, comme celle de la « gauche » officielle française, est d'empêcher l'émergence d'un vaste mouvement indépendant de la classe ouvrière et de la jeunesse contre l'ensemble de l'agenda de droite du gouvernement. Le mouvement anti-CPE est plutôt canalisé vers la campagne électorale présidentielle et parlementaire de 2007 du Parti de la gauche plurielle, du Parti communiste et des Verts.
Malgré cela, les manifestations des jeunes et des travailleurs ont plongé le gouvernement de Villepin dans une grave crise. Le gouvernement est déterminé à poursuivre son programme de droite, malgré l'opposition de masse. Des personnalités du parti au pouvoir, l'Union pour un mouvement populaire (UMP), dont le président Jacques Chirac, se sont rangées derrière le CPE. Le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy, rival acharné de Villepin pour la nomination à la présidence de l'UMP, a également exprimé son soutien à la réforme.
Dans un éditorial du 15 mars intitulé « La jeunesse française en procès », le Financial Times a souligné que la crédibilité de l'ensemble du gouvernement était en jeu. « Cette question relie les trois leaders du centre-droit [Chirac, Villepin et Sarkozy] comme des alpinistes sur une montagne : si l'un d'eux glisse, les autres le feront aussi ».
Le Premier ministre Villepin a déclaré hier son intention d'engager des discussions avec différentes organisations, mais il a refusé de transiger sur les aspects essentiels de la législation sur le CPE. Il rencontre aujourd'hui les responsables d'universités et s'entretiendra plus tard avec les responsables syndicaux. « Je suis ouvert au dialogue, dans le cadre de la législation, pour améliorer le CPE », a-t-il déclaré hier. « Il est vrai que j'ai voulu aller vite. Maintenant, il faut expliquer et convaincre. J'irai jusqu'au bout parce que je crois à cette mesure ».
M. Sarkozy et ses alliés au sein du gouvernement ont émis des critiques prudentes sur la manière dont la législation sur le CPE a été mise en œuvre et ont appelé à davantage de négociations. Certains ministres ont suggéré de proposer une révision semestrielle de la loi. Des éléments au sein du gouvernement craignent clairement qu'à moins de faire des concessions symboliques, le mouvement contre le CPE ne devienne rapidement incontrôlable. Comme le notait hier l'éditorial de Libération, M. Sarkozy « craint que l'inflexibilité de son rival ne mène au pire, à une dangereuse radicalisation ».
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