Recherche

12 décembre 2019

FLASH - Comment les attentats de 2015 ont changé la France ?

Des attentats de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, à la série d'attentats majeurs de Paris, le 13 novembre 2015. La France touchée par les attentats de grande ampleur les plus sanglants de l'histoire. Le 13 novembre 2015, la France bascule dans l’horreur. Cent trente morts, aux terrasses des cafés du coeur de Paris, dans la salle de concert du Bataclan et au Stade de France. Les cicatrices des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher se refermaient à peine. Le choc n’en est que plus violent. Si les sirènes d'alerte avaient été déclenchées par les préfectures, panique générale garanti dans le secteur.
  • Du 11 novembre 1918 au 13 novembre 2015
Aussi différents soient-ils par leurs contextes et leurs enjeux respectifs, ces deux événements nous créent nécessité d’articuler histoire et mémoire, de combiner analyse rationnelle des faits et examen des représentations collectives. Qu’importent les macabres comparaisons de bilan : ces deux événements font désormais partie de notre conscience commune. Tout comme les attentats du 11 septembre 2001 ont modifié l’identité nationale et la vision du monde des Américains, les attaques du 13 novembre 2015 ont modifié la perception que la France a d’elle-même.

Ce qui se joue, dans la commémoration de l’armistice de 1918, c’est la fin d’une boucherie industrielle où le continent entier s’est résolument dirigé vers le suicide. Ce qui est en jeu dans la commémoration du 13 novembre 2015, c’est l’impact du terrorisme djihadiste militarisé sur nos sociétés ouvertes. Si la France a laissé dans le premier conflit mondial une grande partie de sa jeunesse et de sa confiance en l’avenir, elle a perdu plusieurs de ses certitudes dans la séquence d’attentats de 2015 et 2016 à Paris, Nice ou de la porte de Vincennes.

Trois ans après le 13 novembre 2015, le choc de la violence s’est un peu éloigné. Mais nos questions fondamentales attendent toujours leurs réponses.

Qu’avons-nous vécu au juste ? Une série d’attentats supplémentaires particulièrement meurtriers ? Ou bien un véritable tournant dans notre récit collectif ? Et que sommes-nous finalement devenus ? Un peuple en guerre civile larvée ? Ou bien une nation plus consciente, plus résiliente et plus soudée ? Ces interrogations nous obsèdent. Elles nous habitent. Le 13 novembre nous a bouleversé. Reste désormais à savoir ce que nous pouvons faire, dans nos représentations collectives, du 13 novembre.
  • Qu’avons-nous donc vécu ?
Aux abords du Stade de France, les premières attaques suicides à l’explosif menées sur le territoire national. Dans les rues du XIe arrondissement de Paris, des mitraillages indiscriminés sur les passants. Et, dans la salle de concert du Bataclan, des assassinats méthodiques à l’arme automatique au fil d’une prise d’otage sanglante. Le bilan criminel nous a choqué. Il continue à nous soulever d’horreur. Ce qui nous est arrivé, c’est une des plus graves séries d’attaques terroristes perpétrées sur le sol européen avec les attentats de Madrid en 2004.

Retracer le déroulement précis des attaques, établir les responsabilités et trouver les commanditaires, toutes ces missions incombent aux autorités judiciaires et aux services d’enquête. Ces recherches sont indispensables. Mais elles ne suffiront pas pour la mémoire collective. Comme toujours en matière de terrorisme, l’effet social des attentats excède largement l’impact criminel direct.

C’est que l’attentat terroriste est tout à la fois une action directe et une stratégie indirecte. Un meurtre physique immédiat et un meurtre symbolique différé. Dans les attentats du 13 novembre, les premières victimes sont les 130 morts et les 413 blessés causés par les balles et les ceintures d’explosif. Mais les victimes indirectes sont l’ensemble de la population française et, par-delà, les opinions publiques à travers le monde.

Coordonner des attaques dans un temps réduit et un lieu circonscrit, créer un effet de choc puis de panique : tout cela concourt, dans la tactique terroriste, à créer un sentiment de « vulnérabilité généralisée » selon le concept de Michael Walzer dans Guerres justes et injustes : n’importe qui peut être frappé n’importe où et n’importe quand. C’est du moins la conviction que les terroristes cherchent à répandre. Ils prennent en otage toute notre vie quotidienne.

En tuant dans les stades, une salle de spectacle, les restaurants et les rues, les terroristes du 13 novembre 2015 ont cherché à établir une panique durable et universelle dans la population française. Nul n’est à l’abri, pas même les musulmans. À faire de nous tous des victimes indirectes des attentats pour un temps indéfini, celui de l’incertitude. Et à nous faire douter de la solidité de nos institutions.

C’est toute la différence entre un coup d’État et un attentat : avec des moyens limités, les terroristes essaient de prendre le contrôle d’une société, non dans les faits mais dans les représentations. Daech n’a pas la capacité, loin s’en faut, d’établir un califat réel en Europe. Mais il a le pouvoir de nous y faire croire.

Qu’avons-nous donc vécu le 13 novembre 2015 ? Après coup, nous devons le voir clairement : une tentative d’intimidation collective visant la soumission psychologique. Mais pas une défaite réelle.
  • Que sommes-nous devenus ?
La terreur crée souvent son antidote. Du moins à court terme. Face aux attentats, les autorités politiques, la société civile et l’opinion publique se sont instantanément mobilisées dans un esprit de résistance. À l’échelon national et à l’échelon international. Trois ans après, on se souvient avec émotion des discours de solidarité et des symboles de résilience. Trois ans après, la guerre civile visée par l’organisation État islamique a-t-elle été évitée ? Ou bien son risque est-il toujours présent ?

L’objectif de l’organisation État islamique, le 13 novembre 2015, a été d’ouvrir une ligne de front au cœur même de la paix civile française et européenne. D’installer l’idée que les champs de bataille syriens et les rues parisiennes appartenaient au même espace-temps. Tout a été fait pour brouiller la frontière entre la guerre et la paix. Le but du terrorisme, comme l’avait bien dénoncé Kant, c’est de plonger les esprits dans un état de guerre perpétuelle.

Les criminels ont agi avec les armes automatiques et les explosifs utilisés sur les théâtres syrien, irakien et turc. Ils ont soigneusement mis en scène des attaques coordonnées dans le temps et concentrées dans l’espace. Au Bataclan et dans les revendications sur Internet, ils ont explicitement lié leurs actes avec les opérations de l’armée française au Moyen-Orient dans le cadre de l’opération Chammal. À Paris comme ailleurs, les terroristes ont essayé de faire passer des attentats pour des offensives militaires et de se faire passer pour des soldats. Cette tactique n’est pas l’apanage du terrorisme contemporain. C’est bien souvent le détour pris par un adversaire inférieur militairement et politiquement pour prendre un ascendant symbolique sur une population.

Toutefois, trois ans après les attentats, nous devons raison garder. Les attentats ont voulu installer l’illusion d’un conflit sur le territoire national et la crainte d’une guerre civile. Ce n’est aujourd’hui pas le cas, quelles que soit l’ampleur des risques sécuritaires et des tensions dans notre société. Nous ne sommes pas entrés dans la période de division et de fractionnement que les terroristes ont prophétisés pour la faire advenir. Nous ne sommes pas devenus plusieurs nations au sein d’une même société. Nous ne vivons pas un état de guerre permanent.
  • Que pouvons-nous faire ?
Le choc est passé. Le deuil continue. Aujourd’hui, notre première obligation est de nous souvenir. Les autorités politiques, les associations de victimes et les médias rempliront leur office mémoriel pour mobiliser la société civile. Mais nous devons nous garder de revivre l’angoisse de ces attentats. Le temps de la catharsis est venu. Nous devons aujourd’hui nous souvenir sans revivre. Voilà la contrepartie de ce premier devoir de mémoire.

Malgré leur horreur, les attentats du 13 novembre n’ont pas bouleversé en profondeur notre vie collective. Giorgio Agamben a beau le redouter et Noam Chomsky l’annoncer, les sociétés contemporaines n’ont pas basculé dans un état d’exception permanent. L’état d’urgence a pris fin et la société civile a veillé à préserver les droits fondamentaux au fil des législations antiterroristes adoptées en nombre dans le sillage des attentats.

En dépit des efforts des terroristes, les meurtres n’ont pas ouvert un front dans notre société. Le terrorisme sous toutes ses formes et dans toutes ses inspirations est toujours potentiellement présent dans notre pays. En raison de son agitation politique et sociale séculaire, en raison de son passé colonial, en raison de sa posture stratégique active, la France et les Français subissent des attaques terroristes depuis plus de deux siècles.

Des attentats anarchistes des années 1890 avec Ravachol aux attentats d’ultra-gauche des années 1980 avec Action directe et des attentats indépendantistes algériens, corses ou basques aux massacres perpétrés par Al-Qaida, la population française sait que son mode de vie et son mode d’être au monde l’exposent à des attentats terroristes. Il ne s’agit ni du prix à payer pour rayonner dans le monde ni de la « juste rétribution » d’une attitude néocoloniale. Il s’agit d’une confrontation à l’ordre du monde où les tactiques indirectes, les tentatives d’intimidation collectives et les effets de terreur font partie intégrante de la vie quotidienne.

Notre seconde obligation est de prendre conscience : oui, nous sommes exposés. Non, nous ne sommes pas démunis. Face aux attentats, nous ne nous soumettons pas à la domination par la terreur. Nous avons accepté de modifier certains aspects de notre existence quotidienne en supportant contrôles et vérifications, palpations et fouilles. Mais nous ne tolérerons pas de mettre en cause nos idéaux de liberté et d’autonomie.

Le 13 novembre fait partie de nous : il constitue un jalon dans notre prise de conscience collective. Mais le 13 novembre n’est pas nous car nous ne réglons pas notre existence commune sur lui.

Source : Ouest-France (2018)

VIDEO 1 - VIDEO 2

11 décembre 2019

Mal logement, un fléau français

Dormir sous un toit, dans des conditions qui respectent la dignité humaine : un droit inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourtant en France près de 3,8 millions de personnes sont victimes du mal-logement et plus de 12 millions sont en situation de fragilité par rapport à leur habitation. Stéphanie et Christophe, la quarantaine, habitent dans un camping-car, avec leur fille de 9 ans, Jade, en quête permanente de travail pour survivre. Ces anciens patrons ont dégringolé l’échelle sociale quand leur entreprise de bois de chauffage a fait faillite. La famille perd tout en quelques semaines : travail, biens matériels, et leur jolie maison avec piscine. Le couple enchaîne désormais les missions d’intérim ou s’improvisent ouvriers agricoles. 

Stéphanie et Christophe doivent trouver des solutions au quotidien pour que la scolarité et la vie de Jade soit le moins impactées possible. Ces nomades d’un nouveau genre sont de plus en plus nombreux dans notre pays, touché par le mal-logement et la précarité. Comme cette famille, 8,8 millions de Français vivent avec moins de 1000 euros par mois. Une cave insalubre et dangereuse en banlieue parisienne, louée au prix fort par des marchands de sommeil : c’est la seule solution que Dominique, père célibataire, a trouvé afin de mettre ses 2 enfants de 9 et 11 ans à l’abri. Ici, tout n’est que bricolage, rafistolage, et malfaçons. En France, il y aurait plus de 500 000 taudis en location. Depuis 6 mois, la cave a été déclarée insalubre. De quoi accéder en principe à un logement social. Le père de famille appelle inlassablement mairie, préfecture, et bailleurs sociaux. Mais chaque tentative se transforme en cauchemar administratif ! Comme Dominique, près de 2 millions de familles patientent pour obtenir un logement social.

En région parisienne, le temps d’attente est de 7 ans en moyenne. Alors Dominique a décidé de faire un coup de force devant sa préfecture pour tenter d’obtenir enfin une habitation décente. Une voiture comme dernier rempart avant la rue. Christophe, 34 ans, travaille la journée, mais depuis 3 ans il passe toutes ses nuits sur la banquette arrière de sa Renault 25 d’un autre âge. Un pare-brise et de la tôle en guise de garde-manger, de dressing et d’abri. Le trentenaire ne dors que d’un œil, toujours sur ses gardes. Entre son CDI de chauffeur poids lourd et la naissance de sa fille, la trentaine s’annonçait prometteuse pour Christophe. Mais la descente aux enfers a été foudroyante. Et au fil des mois, le temporaire est devenu permanent. Comme un quart des sans domicile fixe en France, Christophe n’a jamais cessé de travailler. Grâce à des petits boulots, il gagne autour de 900 euros par mois. Un budget rapidement grignoté par le quotidien. Assurances, essence, réparation de la voiture… et nourriture. 

Les 10 derniers jours du mois sont les plus difficiles : avec seulement quelques euros sur son compte, Dominique ne mangera pas tous les jours. En France 1 million de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, alors qu’ils ont un emploi. Dans cette France affaiblie, de nouvelles formes de solidarité émergent. David le propriétaire d’un terrain agricole près d’Avignon a transformé son champ en refuge pour les victimes de la crise. Les Grandes Terres sont un lieu unique en France. L’association créée par David accueille des familles, les plus fragiles face à la perte de leur logement, contre un petit loyer de 200 euros par mois. David ne tire aucun bénéfice financier de son projet. S’il s’est lancé dans cette aventure, c’est parce qu’il a lui même connu la peur de la rue. Après 20 ans dans le BTP, sa petite entreprise n’a pas résisté à la dernière crise économique. 

Aux Grandes Terres le mot d’ordre est solidarité : pour la douzaine de familles installées ici c’est une façon de rebondir après des années de galère. Mais cette situation est précaire. Car il est illégal de vivre sur un terrain agricole. La mairie a dressé plusieurs PV contre l’association, transmis au procureur de la République. David et toutes les familles risquent l’expulsion. Pendant 9 mois, nous avons suivi le quotidien de ces familles happées par la spirale de la précarité et du mal-logement. Leurs angoisses, leurs défis. Leur combat pour garder leur dignité et tenter de remonter la pente.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...