Recherche

17 avril 2019

FLASH - Le fiasco de l'euro, à quand le prochain krach ?

Alors que la dernière crise financière de 2008 partait des Etats-Unis, le prochain krach pourrait bien se déclencher sur le Vieux continent. Ce dossier ne se focalise donc pas sur les signes de ralentissement de la Chine et des USA ou sur la guerre commerciale entre ces deux géants, mais bien sur l'Euroland, probable cœur d’une violente crise économique et financière à venir.

La zone euro souffle ses vingtièmes bougies avant la tempête

Pour que l’euro soit un succès, il faudrait deux éléments : que les politiques économiques des pays membres de la zone convergent dans les domaines sociaux et fiscaux et que la solidarité financière entre l’Allemagne (première bénéficiaire de l’euro) et les autres pays de la zone soit possible. Aucun point n’est rempli à ce jour.

Pour le vingtième anniversaire de l’euro de janvier 2019, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a voulu tenter un dernier soubresaut avant son départ. Il a pour ambition de « finaliser le cadre de la zone euro » et « réduire les divergences entre les États de l’Est et de l’Ouest afin de protéger l’euro dans un monde “instable” ». Plus précisément, ses objectifs consistent à 1) renforcer l’union économique et monétaire (UEM) en finalisant l’union bancaire de la zone euro pour refinancer les banques en difficulté et 2) améliorer le mécanisme européen de stabilité (MES - le fonds anti-crise du continent) avec l’Eurogroupe (la réunion mensuelle des ministres des Finances des États membres de l’Euroland).

L’instabilité est dans l’air, mais les zéropéens prennent leur temps. Suite à la crise de 2008, il a été décidé que la finalisation de l’union bancaire doit être mise en place… d’ici 2024. Celle-ci réorganise la surveillance des grandes banques, la résolution de leurs difficultés et la garantie des dépôts. L’union des marchés des capitaux promus par le n°1 de la Commission européenne, Jean-Claude Drunker, réintroduit les deux meilleurs ingrédients de la crise de 2008 : la dette, qui serait élargie aux petites entreprises et à celles de taille intermédiaire, et la titrisation, pour encourager le crédit aux PME. Autrement dit de la dérégulation financière (Diplomatie n° 94, septembre-octobre 2018, p.75 et 77).

Cette union bancaire, officiellement mise en place pour lutter contre le risque financier, est un pas de plus vers une Europe fédérale sur le modèle des Länders allemands (grandes régions disposant de nombreux pouvoirs, en matière de police, d’éducation, de culture avec une constitution, une assemblée élue et un gouvernement). Ce projet retirerait aux États membres la maîtrise de leur système bancaire pour les transférer aux institutions supranationales européennes (Ruptures n°80, 28 novembre 2018, p.2). Le 14 décembre 2018, le sommet de Bruxelles a également abouti à la décision d’édifier un « instrument budgétaire de la zone euro » soit un budget pour faire émerger un gouvernement économique de la zone euro. Sur l’exemple des USA, ceci permettrait de se reposer sur le budget fédéral en cas de crise locale ; en effet, l’outil stabilisateur du taux de change (dévaluation/réévaluation de la monnaie) ne peut être utilisé entre les États membres vu qu’ils ont une monnaie commune à taux de change fixe dans la zone euro.

Au niveau politique, la remise en question de l’euro est à son apogée. Les gouvernements de gauche dite radicale qui sont au pouvoir au Portugal, en Espagne et en Grèce dénoncent l’austérité budgétaire, sans remettre en question l’UE dans son ensemble. Mais c’est surtout en Italie, où l’imprévisible alliance extrême gauche-extrême droite donne des sueurs froides aux cadres bruxellois. Sont à ajouter, les chocs possibles d’un Brexit, de crises bancaires dues aux bilans des banques européennes, d’une crise de la dette italienne, de la montée des tensions politiques entre pays européens au niveau des valeurs fondamentales et de la vision du monde. L'Europe pourrait être « l'épicentre de la prochaine crise » selon le financier Sebastien Laye. La production industrielle des nations de la zone euro s’étant effondrée au point le plus bas en dix ans (1,7 % en novembre 2018, sa plus forte baisse depuis près de 3 ans). Sa chute a atteint 3,3 % en 2018, alors que le consensus l’établissait à 2,3 % selon Eurostat. Contrairement au ralentissement de 2011-2012, ce ne sont pas des pays périphériques de l’Euroland qui sont aujourd'hui mis en cause, mais bien le cœur de l’économie européenne, soit l'industrie allemande et les problèmes intérieurs français (consommation, gilets jaunes, …). Même les partisans les plus zélés de la monnaie unique ne peuvent plus sérieusement défendre ce que l’on peut aujourd’hui appeler, preuves à l’appui, un beau fiasco. Bon anniversaire.

Les conséquences du Quantitative easing ou de « la planche à billets »

Le Quantitatif easing (QE) est une politique monétaire exceptionnelle (et polémique) d’assouplissement quantitatif, c’est-à-dire d’acquisition massive d’actifs financiers par une banque centrale. Le QE est utilisé en dernier recours quand le niveau d’inflation (2 % = stabilité monétaire) décroît et n’arrive plus à être tenu par la baisse du taux directeur (les taux d’intérêt) de la banque centrale. Une baisse des taux d’intérêt favorisant une hausse de l’inflation. Or, le taux de la BCE, extrêmement bas depuis plusieurs années pour soutenir les banques privées et l’économie européenne, est arrivé à 0,000 % depuis mars 2016. En conséquence, le seul moyen d’éviter la déflation, hantise des banques centrales, est de faire un QE ou de mettre en place des taux d’intérêt négatifs, c’est-à-dire que les banques centrales payent pour prêter de l’argent aux banques commerciales. Ces dernières remboursent donc moins qu’elles empruntent, comme cela se fait déjà au Japon, en Suisse ou en Suède.

En théorie, la politique monétaire de QE vise à augmenter la quantité de monnaie en circulation afin de relancer l’économie et maintenir l’inflation à un niveau correct. Le procédé permet, toujours en théorie, aux banques de faire plus facilement crédit pour relancer ainsi la production et l’emploi. Autrement dit, en Europe, la BCE a racheté les dettes publiques et privées d’États et de sociétés pour les refinancer jusqu’à plus de 80 Mds € par mois ! Ceci se fait par le rachat d’obligation qui est un titre de créance émis par une entreprise ou un gouvernement. Le porteur de l’obligation étant le créancier d’une dette et l’émetteur de l’obligation étant l’emprunteur. Cette technique d’assouplissement quantitatif (QE) est aussi appelée « planche à billets » pour souligner le caractère limite mafieux d’une création monétaire massive ex nihilo gratuite destinée aux marchés financiers. Le principal problème étant que la circulation de liquidités se fait finalement plus au sein du marché interbancaire (où les banques échangent des fonds entre elles) que dans l’économie productive.

Pour doper l’économie, le n° 1 de la BCE, Mario Draghi Malefoy, a donc lancé en mars 2015 le premier QE européen par le biais d’un programme d’acquisition d’obligations souveraines sur les marchés secondaires (PSPP). Suite aux inquiétudes allemandes concernant les conséquences de cette politique « nein » conventionnelle, la Cour de justice de l’UE leur a finalement répondu en décembre 2018 que le QE de la BCE était conforme au droit européen. Mais l’esprit de l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne a bien été détourné : il interdit « l’acquisition directe, auprès [des Trésors publics], par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette ». Cette acquisition directe des obligations d’État est dite primaire. Mais le PSPP permettait précisément d’acquérir les titres de façon indirecte sur les marchés financiers, c’est-à-dire en secondaire. Traduction : la BCE créée ex nihilo la monnaie et rachète aux investisseurs (banques, assurances, fonds de pension, hedge funds…) des titres obligataires souverains ou corporate (émis par des grandes entreprises) sur le marché secondaire. Ceci donne de l’argent frais à ces investisseurs qui rachètent eux-mêmes des titres sur le marché primaire afin de financer ainsi les États membres. Ce tour de passe-passe a finalement permis à la BCE de racheter la dette des États membres et de les financer à hauteur de plus de 2 000 Mds €.

Si ces mesures non conventionnelles ont pu sauver ou plutôt retarder la crise de l’union monétaire, cela s’est fait à prix coûtant. Il s’agissait principalement de garantir le dogme de l’euro en endettant massivement tous les États membres, car le QE creuse profondément les dettes publiques (c’est un emprunt). De plus, la BCE a vu la taille de son bilan s’accroître avec les acquisitions massives de titres de dettes des États membres de l’Euroland. Ce n’est pas la seule banque centrale dans ce cas (cf. USA, Angleterre, Japon), mais cette augmentation des bilans des banques centrales est un fait entièrement nouveau. En octobre 2018, le bilan de la BCE se montait à 4 632 Mds €, soit 41 % du PIB de la zone euro, autrement dit nous sommes en présence d’une importante bulle obligataire. À titre de comparaison, les États-Unis n’en sont qu’à 22 % de leur PIB, tandis que le Japon (pire exemple au monde) en est à 101 %. La BCE a également sauvé l’euro au détriment du pouvoir d’achat et de l’épargne. Les 2 600 Md€ de création monétaire en 4 ans (plus que le PIB de la France) sont le prix du sauvetage de la monnaie unique. Si le seul succès du QE de la BCE est politique (garder l’euro en vie), c’est un grand échec sur le plan économique.

Mais le plus grave est à venir vu que la récré est terminée : Draghi Malefoy a rendu public l’achèvement de la « morphine monétaire » (le QE) ce qui va entraîner une boucle de répercussions délétères. La fin de la planche à billets de la BCE a été analysée en juillet dernier par Natixis (filiale du Groupe BPCE et deuxième acteur bancaire en France) qui décrit quatre risques majeurs :

« la chute de la profitabilité des entreprises de la zone euro, dont l’amélioration ne vient que de la baisse des taux d’intérêt », soit une baisse de 20 % des profits des entreprises selon le document ;
« la réapparition d’un problème de solvabilité budgétaire dans la zone euro hors Allemagne ;
une forte appréciation de l’euro, le déficit extérieur des États-Unis, qui pousse à la baisse le dollar, n’étant plus compensé par les taux d’intérêt très bas sur l’euro ;
un transfert important de revenu des ménages emprunteurs vers les ménages prêteurs, qui ferait reculer la demande des ménages ».​

Relever les taux d’intérêt : mission impossible

Draghi a reconnu le 24 janvier 2019 que les indicateurs économiques continuent d’être plus faibles que prévu… S’il a raison de stopper le QE, il le fait probablement trop tard, car il y a peu de chance de pouvoir normaliser la politique monétaire. Des taux d’intérêt normaux plus élevés (vers 3 %) seront effectivement très difficiles à mettre en place en raison du poids des intérêts sur la dette ; ils mettraient à mal la solvabilité budgétaire des États et laisseraient entrevoir un éclatement de l’euro. En effet, si le taux d’intérêt d’une dette publique est supérieur au taux de croissance du PIB (très faible en Europe), le poids de cette dette va s’accroître mécaniquement, car le volume des intérêts à verser augmente plus vite que la richesse supplémentaire produite. En France, par exemple, les seuls intérêts de la dette s’élèvent à 46,1 Mds € juste en 2016 ; un chiffre « faible » vu que les taux sont très bas !

Si la BCE décide de remonter ses taux, cela se paiera pour toute banque centrale de la zone euro déjà surchargée par sa dette gouvernementale. Cette mesure de hausse des taux pourrait donc être le déclencheur du krach obligataire redouté par tous, c’est-à-dire une chute brutale du prix des emprunts d’État sur le marché secondaire et une réticence des investisseurs à prêter aux États. Et si avant la hausse des taux, l’Eurosystème (qui regroupe la BCE et les banques centrales nationales des États membres de l’UE qu’ils aient l’euro ou non) essaye de vendre ses obligations, le même effet de crise obligataire peut se produire ! Autant dire que tout le monde est perdant ou presque vu que les grandes crises économiques enrichissent toujours certains malins. Les conséquences d’un krach obligataire sont d’ailleurs bien plus délétères qu’un krach boursier : des récessions d’Etat, des faillites d’entreprise, une forte hausse du chômage et un niveau de vie en baisse à la grecque sont à prévoir dans ce cas.

Dans toute politique monétaire de banque centrale, des taux d’intérêt bas doivent être relevés pendant que l’économie tourne un tant soit peu, pour pouvoir être abaissés en cas d’essoufflement. C’est un instrument important pour accompagner la conjoncture. Si la banque centrale n’a pas commencé à remonter ses taux d’intérêt avant la fin d’une période d’expansion lors d’un QE, la dette publique massive des États impose alors à cette première de ne plus remonter ses taux d’intérêt ou de risquer dans le cas contraire une crise de solvabilité budgétaire et des pertes importantes pour les détenteurs d’obligations (entreprises et États). C’est pour cette raison que Draghi a annoncé que les taux d’intérêt de la BCE resteraient stables « au moins jusqu’à l’été 2019 ». D’autres analystes cités par Le Temps soutiennent que le premier relèvement du taux d’intérêt de la banque européenne depuis 2011 ne devrait pas intervenir au moins avant fin 2019. On n’est vraiment pas sortis de l’auberge. Jean-Claude Drunker non plus.

Au 31 décembre 2018, la BCE s’est donc retirée du marché secondaire de la dette publique de la zone euro. Le problème est que les taux sur les emprunts souverains des pays du Sud de la zone euro n’ont tenu jusqu’à présent que grâce à la planche à billets qui « faussent » les taux de marché depuis 2015. Le QE pour l’instant terminé, le service de la dette en Europe va devenir un calvaire dans ce double contexte de ralentissement de la croissance et de normalisation graduelle de la politique de la BCE. Qui achètera la dette à la place de la BCE alors que les taux faussés pourraient remonter une fois que le marché se normalise sans planche à billets ? Pour rappel, la portion de la dette qui arrive à échéance chaque année n’est pas remboursée (c’est financièrement impossible) mais roulée, c’est-à-dire qu’un autre emprunt est contacté pour rembourser celui qui vient à échéance… Nous payons donc uniquement les intérêts, tandis que la dette s’accroit d’année en année avec les dépenses publiques. Génial comme système non ?

Le 27 septembre 2018, Natixis nomma un de ses Flash Économie « la BCE va craquer » qui postule que quand cette dernière voudra remonter ses taux, elle y renoncera finalement à cause de la faiblesse de l’inflation de la zone euro et de l’affaiblissement de sa croissance couplée à celle du commerce mondial. Une fuite en avant à la japonaise (pays en déflation depuis 1998-1999, en QE depuis 2001 et en taux d’intérêt négatif depuis janvier 2016) se mettra donc en place face à l’impossibilité de la BCE de remonter ses taux d’intérêt. Le QE sera peut-être même relancé, ainsi que la mise en place de taux d’intérêt négatifs constants.

L’Eurozone entre donc « en voie de japonisation » c’est-à-dire qu’elle est condamnée à maintenir des taux d’intérêt bas ou se résoudre à la faillite. La Banque du Japon est contrainte depuis des années de maintenir des taux d’intérêt nuls en raison de la taille de la dette publique du pays et de la détention d’obligations par les banques et les investisseurs institutionnels au Japon. Une remontée des taux d’intérêt à long terme amènerait des effets délétères sur la solvabilité de l’État et des intermédiaires financiers dans le pays. La BCE se retrouve aujourd’hui dans le même traquenard : après de nombreuses années de taux d’intérêt très bas, la remontée des taux d’intérêt à long terme risquerait d’amener à une crise de solvabilité budgétaire dans plusieurs pays (France, Italie, Espagne, Finlande, Belgique…) et des pertes très importantes sur les portefeuilles obligataires des banques et des investisseurs. Qui plus est, la zone euro est plus vulnérable à une crise de la dette, car ses politiques fiscales et monétaires ne sont pas coordonnées comme dans un État-nation tel que le Japon.

Natixis indique notamment que « la Zone euro devient une région à risque pour les investisseurs. […] Ceci implique aussi qu’il apparaît aujourd’hui une substituabilité entre la Zone euro et les pays émergents, qui sont maintenant deux régions à risque : quand le pessimisme augmente dans la Zone euro et que les capitaux sortent de la Zone euro, ils se dirigent vers les pays émergents et y redressent les taux de change. ». De plus, la banque française prévient que la dette publique d’un pays n’est pas forcément un actif sans risque dans l’Euroland : « un défaut sur la dette publique est en théorie possible apparaît peut-être dans certains pays de la Zone euro comme la France et l’Italie. »

Mauvais bilan pour l’euro

Par rapport à mars 2018, l’euro a perdu 10 % de sa valeur par rapport au dollar en 1 an : 1,25 $ = 1 € à l’époque contre 1,12 $ = 1 €.

Selon la synthèse « Les 20 ans de l’euro : quel bilan ? » de Natixis, « la création de l’euro a eu les coûts macroéconomiques attendus pour les pays de la Zone euro :
Avec la disparition des politiques monétaires nationales, et l’absence de budget fédéral, l’incapacité à corriger les chocs et les structures asymétriques, d’où l’hétérogénéité croissante de la Zone euro ; le coût excessif des dévaluations internes qui empêche qu’elles soient utilisées pour corriger les handicaps de compétitivité dus aux écarts entre les fonctionnements des marchés du travail.

Mais, la création de l’euro n’a pas eu les avantages microéconomiques attendus, liés à la disparition du risque de change :
Depuis 2010, la mobilité des capitaux entre les pays de la Zone euro a disparu, et l’épargne ne finance plus les investissements efficaces ; le marché unique n’a pas développé les échanges commerciaux entre les pays ni permis l’apparition de grandes entreprises dans les secteurs stratégiques. Au total, la création de la Zone euro a eu les coûts macroéconomiques prévisibles, mais n’a pas apporté les progrès microéconomiques espérés. »
L’échec de l’euro est un des grands responsables de l’endettement public et privé et de l’appauvrissement de la population en gilets jaunes. Le QE ne pouvant plus relancer la production, l’Union soviétique européenne impose donc des politiques budgétaires de hausse des impôts, de baisse d’investissement public et de dévaluation interne par une diminution générale des revenus (entraînant mécaniquement celle de la demande interne). Les comptes extérieurs de certains pays déficitaires ont néanmoins été redressés grâce à cette politique, mais à quel prix ? L’Euroland détient aujourd’hui le taux de croissance économique le plus faible du monde et un taux de chômage élevé pour les moins de 25 ans en Grèce (36,6 % en septembre 2018), en Espagne (34,1 %), en Italie (31,6 %) et en France (24 %). Chiffres officiels toujours minimisés à mettre en parallèle avec ceux des États-Unis (12,8 %) ou de la Grande-Bretagne (15,3 %). La République tchèque (4,9 %), l’Allemagne (6,1 %) et les Pays-Bas (6,9 %) s’en sortent mieux avec des taux de chômage des moins de 25 ans les moins élevés de l’UE.

Le 11 février 2019, l’européiste Wall Street Journal nommait tristement un article « L'incroyable rétrécissement de l'Europe », en signalant qu’entre 2009 et 2017 la croissance a atteint 139% en Chine, 96% en Inde, 34% aux États-Unis et -2% dans l'UE, selon la Banque mondiale. En effet, après 20 ans d’existence, le bilan économique de l’euro est largement négatif. Tous les dysfonctionnements annoncés par les économistes qui doutaient des avancées fédérales avant la création de l’euro se sont réalisés :
« mouvements des capitaux en direction des zones les plus attractives sur le plan fiscal et sur le plan des coûts de production et de la tradition industrielle [vampirisation des capitaux du Sud vers le Nord], monnaie sous-évaluée pour certains pays (de 15 % pour l’Allemagne selon le FMI) et surévaluée pour d’autres (de 12 % pour la France), déséquilibres des paiements courants (en vingt ans l’Allemagne est passée de l’équilibre à un excédent de 8 % du PIB), désindustrialisation de certains pays (production industrielle : -10 % en France depuis 2000, + 35 % en Allemagne),émigration des jeunes du Sud vers le Nord ».
« Pour l’instant, la zone euro est un échec » selon Patrick Artus (5 septembre 2018), le directeur de la recherche et des études de la banque Natixis, officiellement l’une des plus prestigieuses banques françaises. Défenseur de l’euro, il explique malgré tous les trois principaux problèmes de la devise selon lui :
la mobilité des capitaux entre les pays de la zone euro n’existe plus ; les échanges commerciaux entre les pays de la zone euro ne progressent plus ; les entreprises européennes des nouvelles technologies ne se sont pas développées malgré le marché unique.
De plus, l’absence d’un marché unifié de la dette publique « condamne l’euro à rester une monnaie de réserve de second rang derrière le dollar » toujours selon la banque française. Si sur 20 ans, la monnaie a été plus stable que la devise américaine, elle est toujours restée derrière le patron dollar en tant que devise internationale. À ce propos, une source à la Commission européenne assure que l’euro n’a aucune velléité stratégique, soit par tactique soit par soumission réflexive : « Nous ne voulons pas remplacer le dollar, mais nous voulons qu’un choix existe entre les deux monnaies » selon l’individu. L’absence de volonté de puissance aura raison de Bruxelles.

Les conclusions du récent rapport allemand émis par le Centre de Politique Européenne (CEP) ont également été très médiatisées récemment (« 20 ans d'euro: perdants et gagnants, une enquête empirique », février 2019) : l’euro aurait depuis sa création « transféré à certains pays ce qu'elle a apporté à d'autres ». En résumé, la France et l'Italie sont les grands perdants de la monnaie zéropéenne, tandis que ces plus grands bénéficiaires sont l'Allemagne et les Pays-Bas. Chaque Français aurait perdu 56 996 € sur la période 1999-2017 et chaque Italien 73 605 €, tandis que les Allemands auraient dégagé 23 116 €/habitant et les Néerlandais 21 003 €/habitant selon cette étude.

Le bilan global de la zone euro est négatif selon le CEP, notamment à cause d’un point particulier ayant noirci le tableau économique : l’impossibilité de la dévaluation monétaire pour soutenir la compétitivité de pays tels que la France et l’Italie, notamment dans leurs exportations. Le think tank allemand époustouflera les plus sceptiques avec la recommandation de l’année pour la France : engager des améliorations structurelles et suivre « avec rigueur la voie de la réforme du président Macron ».

Vu que l’information a été abondement relayée par tout eurosceptique ou europhobe qui se respecte, l’étude a été critiquée par la presstituée antisociale de toute part pour défendre le saint euro. Les médias eurolâtres ont en mis en avant la difficulté de comparaison entre la France et des pays hors euro comme le Royaume-Uni et l'Australie, la temporalité assez courte de l’étude, ainsi que son caractère purement empirique. Certains économistes soutiennent même que si la même étude était reconduite d’ici quelques années, la France pourra être parmi les « winners » de l’euro, car quand la Chine n’aura plus besoin des technologies allemandes « elle importera peut-être beaucoup de produits de luxe et de services ». C’est vraiment à se rouler par terre des fois.

L’étude du CEP est évidemment critiquable par ses méthodes de calcul économétriques, qui s’avèrent souvent hors-sol et basées sur des postulats philosophiques erronés, mais embellis par un champ lexical valorisant (consommateur rationnel, concurrence pure et parfaite, avantage comparatif, etc.). L’euro est un échec aberrant, notamment pour l’Europe du sud, facilement mesurable au niveau des pertes enregistrées par des pays tels que l’Italie ou la France. Nul besoin de l’étude du CEP pour le démontrer, car ses points majeurs sur les désavantages de l’euro rejoignent les analyses de l’économiste Jacques Sapir, de l’Union Populaire Républicaine (UPR) ou encore de l’extrême majorité des prix Nobel d’économie en activité selon l’économiste américain surcoté Joseph Stiglitz (lui-même Nobel d’économie en 2001 et ancien économiste en chef à la Banque mondiale), pour ne citer qu’eux.

Selon Jean Quatremer dans son dernier livre « Il faut achever l’euro » (Calmann-Lévy, 2018), cette monnaie sans État disparaîtra au travers d’un krach dévastateur s’il n’y a pas de saut fédéral dans l’UE. On commence à comprendre le projet. Ce journaliste spécialisé dans les questions européennes (Prix Richelieu en 2010 et ‎chevalier des Arts et des Lettres en 2013), soutien d’Emmanuel Macron et mécène d’En marche, relève quatre problématiques principales à l’UE :
« - A l’opposé de l’élan enthousiaste vers « l’Europe », on assiste à des manœuvres confuses, lourdes d’arrière-pensées électorales et de calculs personnels, aboutissant à des compromis bancals entre des intérêts divergents. Ce n’est pas une découverte, mais une confirmation solidement étayée.
- Un certain nombre de dirigeants ne comprennent pas le sens des décisions qu’ils prennent – tout particulièrement dans le domaine monétaire – faute de connaissances théoriques. Le « pragmatisme » a fait des ravages et continue d’en faire.
- Souvent ignares, les dirigeants français se signalent par la trahison constante des promesses qu’ils ont faites à leurs électeurs. Jacques Chirac qui voulait réduire la fracture sociale se rallie à l’austérité, Lionel Jospin signe le traité d’Amsterdam et tous s’alignent sur Berlin…
- L’Allemagne défend ses intérêts nationaux confondus avec les dogmes de sa classe dirigeante – monnaie forte, lutte contre l’inflation, équilibre budgétaire – et les fait prévaloir en soumettant de gré ou de force ses partenaires. »
Jean Quatremer conclut son livre sans détour : nous sommes soumis à « l’imperium allemand » dans une « Europe allemande ». Mieux vaut tard que jamais… sauf en économie.

Target 2 : même les Allemands, vainqueurs de l’euro, préparent la fin de la partie

Un autre problème et non des moindres : les Target 2. Cette notion traduit, entre autres, l’état des balances des paiements courants intra-zone euro. Les soldes du système de paiements de la zone euro Target 2 ont doublé depuis 2012 ; le solde de la balance de l’Allemagne sur les autres pays membres étant largement excédentaire [cf. notre article sur l’éclatement de la bulle obligataire et l’euro]. La Bundesbank (la banque centrale allemande) prête plus de 900 Mds € aux banques centrales des pays du Sud. À l’instar de l’assouplissement quantitatif (QE), le système Target est une redistribution forcée entre les pays de la zone euro. Et ce partage, les Allemands n’en sont pas friands.

Selon le très sérieux magazine hebdomadaire d’affaires allemand Wirtschafswoche, la fin implicite de l’euro fait aujourd’hui partie du discours du CDU/CSU d’Angela Merkel, soit la force politique la plus puissante d’Allemagne. Rien que cela. Au pouvoir à Berlin depuis treize ans, le Conseil économique de la CDU (Wirtschaftsrat) réclame désormais à son tour que soient « collatéralisées » les nouvelles dettes Target. En effet, l’Allemagne finance actuellement via des prêts non garantis, sans intérêts et non remboursables, des pays à la solvabilité douteuse (l’Italie étant visée implicitement). La Bundesbank ne peut pas exiger le remboursement des créances accumulées jusqu’à présent (financièrement impossible) et devra probablement en supporter au moins une partie. Inacceptable pour ce pays excédentaire.

Le professeur Clemens Fuest, n° 1 du think tank allemand IFO Institute, a soutenu que la crise européenne risque fort de s’aggraver, car la BCE devra couper les lignes de crédit Target 2 accordées à la Banque d’Italie si Rome défie Bruxelles. Selon lui, l’Allemagne ne récupèrera jamais les 923 Mds € de crédits Target 2 disséminés partout dans l’Euroland et qui sont dus à la Bundesbank. Berlin met donc en place une voie de secours pour une sortie de l’euro et pour rendre négociable le paiement des soldes Target 2. La Bundesbank considère ses créances envers les banques centrales du sud de l’Europe comme des crédits toxiques. Les créances étant immédiatement exigibles en cas d’exit, ces mouvements outre-Rhin ne sont pas souhaitables pour, au hasard, l’actuel gouvernement italien. Les plus grands banquiers centraux allemands (Helmut Schlesinger, Axel Weber, Jürgen Stark ou Jens Weidmann) ont dénoncé chacun leur tour le système Target 2 par des alertes voire des démissions de leurs postes.

Le 21 mai 2018, 154 professeurs d’économie outre-Rhin ont également appelé au rejet du plan Macron de réforme de la zone euro et à l’introduction d’une « procédure ordonnée de sortie de l’euro » dans les traités européens. En effet, il est actuellement impossible pour un État de sortir juridiquement de l’euro sans sortir de l’UE en même temps. Cette clause propose donc de bien distinguer les deux choix. Fait notable : cette tribune a été publiée par le quotidien allemand de référence du patronat et des élites allemandes, le Frankfurter Allgemeine Zeitung. De quoi briser à jamais la sacro-sainte irréversibilité de l’euro.

Berlin est même carrément jugé en position de faiblesse par rapport aux autres pays de la zone selon Natixis (note du 13 février 2019) :
« L’explosion de l’euro aurait des conséquences dramatiques pour l’Allemagne, comme l’explosion du Système monétaire européen en 1992 ; l’Allemagne est donc forcée d’accepter tous les mécanismes qui protègent l’intégrité de la Zone euro en cas de crise;la régionalisation croissante des échanges, avec le retour des productions au voisinage des acheteurs finaux des biens, conduit à ce que l’Allemagne ait besoin d’un marché intérieur dynamique de la Zone euro ; l’Allemagne doit donc contribuer à soutenir la demande intérieure de la Zone euro, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ;les autres pays de la Zone euro ont une très forte dette, sous diverses formes (détention en Allemagne de dette publique des entreprises, des banques des autres pays, balances Target 2) vis-à-vis de l’Allemagne ; l’Allemagne est donc contrainte de collaborer au maintien de la solvabilité des emprunteurs des autres pays de la Zone euro. »
À noter que l’excès d’épargne des Allemands est déjà prêté majoritairement en dehors de la zone euro. Ils préfèrent favoriser les investissements chez les Anglo-saxons, au Brésil, en Inde, en Chine et en somme partout où il n’y a pas l’euro, car le risque de redénomination (actifs menacés par une conversion dans une nouvelle devise sans possibilité de couverture) y est moins présent. Décidément, l’exit provoque l’épouvante au pays d’Angela. Mais pragmatisme oblige, tout le monde s’y prépare, sauf en Macronie.

​L’Italie, la nouvelle Grèce sur liste noire allemande

​Rome est la principale épine dans la botte allemande. La capacité de nuisance de l’Italie, les Target 2 et le QE inquiètent. Le secteur bancaire italien étant sous perfusion de liquidités (QE), son secteur bancaire va subir de plein fouet la nouvelle politique de la BCE (fin du QE, taux d’intérêt relevés), qu’elle se concrétise ou non. L’Italie, qui profitait bien de la manne monétaire européenne, risque maintenant d’avoir quelques problèmes de financement. La remise en question des programmes de Targeted longer-term refinancing operations (TLTRO), les prêts à long terme (trois ans) accordés aux banques par la BCE, pourrait particulièrement être problématique pour le pays. La BCE devra inévitablement octroyer de nouveaux financements à taux préférentiels pour éviter le choc. De plus, si elle n’apporte pas sa garantie sur des taux identiques à tous les pays de l’UE, l’Euroland pourrait en pâtir sérieusement. Effectivement, l’écart des taux d’intérêt des emprunts entre les pays de la zone euro n’a cessé de s’agrandir depuis 2008 : les taux italiens, espagnols et portugais ont explosé, comme pour prévenir le risque.

Attendez, pardon on vient de me dire dans l’oreillette que Draghi Malefoy a annoncé début mars 2019 qu’il allait recommencer à octroyer des prêts à long terme bon marché (TLTRO) aux banques européennes à cause de la baisse cumulée de la croissance (1,1 % en 2019 au lieu des 1,7 % prévu initialement par la BCE) et de l’inflation (1,2 % en 2019 contre 1,6 % prévu). La BCE nous donne donc rendez-vous entre septembre prochain et mars 2021 pour que les banques puissent « prêter davantage aux entreprises et aux ménages », mais cette nouvelle vague de prêts géants et bon marché aux banques ne sera pas plus efficace qu’avant.

Depuis plusieurs années déjà, le « monde de la finance », selon l’expression de Flamby, se crispe sur l’explosion potentielle de la dette italienne et un possible défaut souverain. La Commission européenne a également mis la pression à l’Italie en annonçant recommander au Conseil de l’UE d’initier une procédure d’infraction pour dette publique trop excessive (132 % du PIB). L’amende pouvant aller jusqu’à 0,2 % du PIB du pays, soit 3,4 Mds € (Ruptures n° 80, 28 novembre 2018, p.4).

JPMorgan, la plus grande banque des États-Unis et une des plus importantes du monde, avait notamment déclaré en juin dernier qu’une sortie de l’euro pourrait être intéressante pour Rome. Rétrospectivement, une étude de la non moins célèbre Merryll Lynch (détenue par Bank of America) concluait déjà en 2012 que l’Italie serait avantagée par l’abandon de l’euro (à l’instar de la Grèce et l’Irlande selon eux). La même année également, le grand reporter britannique Ambrose Evans-Pritchard jugeait dans le Daily Telegraph que le principal handicap économique de l’Italie était la monnaie unique. Une thèse suivie par Andrew Robert, de la Royal Bank of Scotland (une des plus vieilles banques britanniques), qui défendait qu’une sortie de l’euro soit bénéfique pour l’Italie au vu de ses exportations et de son excédent primaire. La banque Natixis signale elle a contrario qu’aujourd’hui « le niveau très élevé des dettes extérieures en euros rend en effet la sortie de l’euro et la dépréciation du taux de change extrêmement coûteuses et dangereuses ». L’Italie devra donc se résoudre à geler des salaires pour améliorer la compétitivité, comme en Espagne depuis la crise, selon la banque française.

L’homme d’affaires et d’État italien Silvio Berlusconi donnait déjà le ton en 2017 sur l’introduction d’une monnaie parallèle dans le pays ; autant dire une sortie implicite de l’euro. Une mesure qui est toujours dans la tête de la Chancellerie germanique, car elle « plongerait l’Allemagne dans l’abîme, et après tout, c’est le pays qui a le plus investi dans le système de l’euro » selon le président du Comité budgétaire du Parlement italien, Claudio Borghi. Sans mutualisation des risques financiers, la stabilité de la zone restera précaire et le risque individuel de chaque pays face à une crise se répercutera dans les autres pays au vu de l’imbrication des systèmes financiers de la zone.

Alors que le financement du pays sur les marchés financiers ne posait pas de problème jusque-là, de nouveaux paramètres rentrent aujourd’hui en compte. La principale garantie de l’État italien réside dans sa dette souveraine largement détenue par les Italiens eux-mêmes ; ils détiennent 66,3% de leur dette à la mi-2018 contre 47% pour la France. Les résidents étant par définition plus fidèles dans leur détention d’actifs financiers nationaux que des investisseurs étrangers, c’est un bon point en cas de crise. Mais les ménages italiens commencent à se désengager de la dette de leur État depuis quelques années déjà. De plus, le patrimoine des ménages en Italie très élevés par rapport au reste de l’Europe (supérieur aux ménages allemands) s’avère être en réalité principalement un patrimoine immobilier très cher au m² par le phénomène de rente foncière, en plus d’être plutôt rare et de faible qualité. L’Italie n’est donc pas à l’abri d’une crise financière en raison du besoin de refinancement de sa dette publique (240 Md€ pour 2019 selon Natixis), couplé à un risque de désengagement rapide des investisseurs étrangers.

On l’a compris, l’Italexit est risqué, mais a de beaux jours devant lui. Et ce, même si le vice-premier ministre italien et n° 1 du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), Luigi di Maio, a abandonné sa position d’un référendum sur l’euro et sur la sortie de Rome de l’UE dès août 2018. Un peu comme l’avait fait le Premier ministre grec Aléxis Tsípras. Nous pouvons toujours spéculer sur un exit préparé en douce à défaut d’une « syrization », mais cette dernière tendance semble tout de même en bonne voie ; le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini ayant également changé de discours dès le début du mois de septembre 2018 en promettant de « respecter les contraintes européennes » (Ruptures n° 78, 26 septembre 2018, p.4). Luigi di Maio et Matteo Salvini continuent néanmoins de taquiner Bruxelles avec des annonces remettant en cause l’indépendance de la Banque d’Italie, sachant qu’une banque centrale non contrôlée par l’État (donc privée) est un dogme clef de l’union monétaire européenne et du système financier international en général.

Nous verrons bien comment tout ce beau monde réagira en plein krach, quand il faudra choisir entre sauver son pays ou sauver (encore) l’euro.

Risques systémiques : le stress monte dans le secteur bancaire privé européen

Ils peuvent toujours critiquer l’Italie, les Allemands ne font plus les malins quand on parle de leurs banques commerciales. La Deutsche Bank est notamment le talon d’Achille de l’Allemagne avec son cours boursier qui a chuté de 51 % en 2018. Exaspérant les députés européens, le responsable de la lutte contre la criminalité financière de la Deutsche Bank, Stephan Wilken, a évité les questions dérangeantes lors d’une audition du Parlement européen le 4 février 2019. Les accusations portent sur l’implication de la très respectueuse banque allemande dans un mécanisme de blanchiment d’argent en Estonie élaboré par la Danske Bank. Cette dernière banque danoise est également sous le coup d’une enquête pour des versements douteux d’une valeur de 200 Mds € entre 2007 et 2015. D’autres points ont été énoncés lors des questions des députés à propos des relations de la banque allemande avec une banque russe, la Vnechtorgbank (VTB), qui serait proche de l’horrible Vlad Ier, ou encore sur des liens financiers avec le président américain Donaldino avant qu’il atteigne la Maison-Blanche.

Dix ans après la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers (déclencheur officiel de la crise de 2008), la Deutsche Bank, qui est un établissement bien plus systémique, inquiète grandement le milieu financier. Ce géant allemand est tout de même la onzième plus grande banque mondiale en nombre d’actifs financiers détenus (1 769 Mds $). Après trois années de pertes consécutives, c’est la dégringolade : une amende de 7,2 Mds $ lui a été assignée en 2017 pour son rôle dans la crise des subprimes, son bilan financier au 31 décembre 2017 s’élève à la somme imposante de 48 000 Mds € (24 fois le montant de la dette publique allemande) et sa note a été dégradée par la vénérable agence de notation Standard & Poor’s en juin 2018. Ceci n’a pas empêché de parachuter de nouveaux bonus pour, tenez-vous bien, doubler les rémunérations des membres du directoire de la Bank en 2018 ! Un peu fort de café pour les primes en baisse des salariés de l’établissement.

Tous les moyens sont bons pour retarder la chute finale : suppression d’emplois et licenciements (9 000 postes salariés), acquisition par une entreprise étrangère ou encore une fusion avec la Commerzbank (banque allemande qui a aussi chuté de 45 % en bourse depuis janvier 2018). Un responsable macroéconomique anonyme d’une grande banque européenne interrogé par Capital annonce que dans le milieu « on sait tous que Deutsche Bank devra être renflouée lors de la prochaine crise, mais c’est un autre morceau que Lehman Brothers ». Ce sauvetage bancaire fera littéralement exploser la dette publique allemande de 64,1 % actuellement à environ 90 % du PIB. À relever également l’étrange décès (une chute accidentelle) de Wang Jian, n° 1 du conglomérat chinois HNA qui est le premier actionnaire de la Deutsche Bank (9,9 % de parts). Alors que HNA était endetté à hauteur de 81,5 Mds € fin 2017 (+ 36 % par rapport à l’exercice précédent), Wang Jian avait récemment commencé à se désinvestir du géant allemand sous la contrainte du gouvernement chinois.

Mais le problème est plus global. La BCE a encouragé les 12 grandes banques privées européennes, qui représentent quasiment 40 % des actifs totaux du secteur bancaire du Vieux continent, à renforcer leur bilan. Ces établissements financiers présentent des ratios de fonds propres inférieurs à 9 %. Le ratio calculé par la BCE pour la Société Générale est de 7,61 %, pour BNP Paribas de 8,64 % et pour la Deutsche Bank de 8,14 %. Quand le ratio atteint les 9 %, cela signifie que pour 100 € à nous rembourser, il n’y en a en réalité que 9 dans les caisses.

L’Autorité bancaire européenne (ABE) a aussi annoncé le 2 novembre 2018 le résultat « satisfaisant » des derniers stress tests menés avec la BCE sur 48 banques commerciales de l’UE. L’ABE a ainsi vérifié « si les banques de l’Union européenne seraient capables de survivre à des éventuelles tempêtes économiques, telles que : le ralentissement généralisé de l’économie ; l’accroissement de la volatilité des marchés ; l’incertitude politique liée à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ». Les bilans des établissements privés seraient donc plus solides qu’avant, selon l’institution, avec des fonds propres renforcés pour résister aux chocs financiers.

Les banques britanniques ont obtenu les moins bons résultats avec Barclays tout en bas de l’échelle (en 48e). Le Brexit ne changera rien en cas de faillite bancaire : les plus grandes banques mondiales sont toutes interconnectées pour le meilleur et pour le pire. La Société Générale est également en bas du classement de la sismicité avec la 42e place. Sans commentaire, même la Deutsche Bank s’en sort mieux en 41e position ! À noter que cette banque française a confirmé début avril 2019 entamer la suppression de 1 600 postes, dont environ 700 en France, alors qu’elle a enregistré en 2018 un bénéfice net annuel supérieur aux prévisions. D’autres banques allemandes sont en difficulté (la Norddeutsche Landesbank par exemple), de même que des Italiennes (la Banco BPM en avant-dernière position). L’examen effectué par l’ABE est plus sévère que le précédent avec la nouvelle règle comptable IFRS 9 qui oblige les banques à intégrer rapidement dans leur bilan les pertes probables sur les crédits et les actifs financiers à risque. Ces conclusions ont pour ambition de pousser les banques à détenir davantage de fonds propres ce qui relève de la mesurette en cas de krach.

Malgré tous ces efforts, la chute du secteur bancaire européen en bourse depuis début 2018 continue sa descente aux enfers. Selon Natixis, elle est due à :
« L’accumulation de risque de taux d’intérêt dans les bilans des banques, avec la distribution de crédits à taux fixe à taux d’intérêt bas ;La hausse des primes de risque sur les dettes des banques plus forte que sur les crédits ;La courbe des taux d’intérêt plate qui empêche les banques d’accumuler des profits avant que la croissance de la Zone euro ralentisse. »
Selon le Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board ou FSB), la Société Générale, le Groupe Crédit Agricole et le Groupe BPCE sont parmi les banques les plus systémiques (groupe 1 dans son classement), suivis par BNP Paribas (groupe 2). La France tient donc la barre haute dans la liste des 30 banques qui menaceraient le système financier mondial en cas de krach.

Le 20 décembre 2018, le groupe Crédit Agricole a avoué être une des huit banques visées par une enquête de la Commission européenne, qui les soupçonne d’avoir conspiré ensemble entre 2009 et 2015 pour fausser la concurrence dans certaines négociations sur le marché obligataire. « Selon la Commission, des courtiers auraient échangé des informations sensibles et coordonné leur stratégie sur l’achat et la vente d’obligations souveraines en euro » entre 2007 et 2012. Si elles sont reconnues coupables, l’amende pourra atteindre jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel de chacune de ces banques. Credit Suisse, Deutsche Bank et Bank of America Merrill Lynch seraient également concernés…

L’oligarchie financière aux manettes de la politique monétaire « commune »

Pour illustrer ce sous-titre, relevons une intéressante nomination. Le 19 février 2019, José Manuel Campa est arrivé à la tête à la présidence de l’EBA (European Banking Authority – Autorité bancaire européenne). Cet ancien lobbyiste en chef à la Banque Santander, premier établissement bancaire espagnol (systémique) et une des principales banques européennes, est nommé au poste de responsable mondial des affaires réglementaires. Ce spécialiste de l’influence privée dans les politiques régulatrices occupe donc précisément le rôle inverse aujourd’hui.

Au niveau du cœur économique européen, notons que « la BCE emploie autant d’Allemands que de Français, d’Italiens et d’Espagnols réunis » selon La Tribune. Dans le département d’économie et de prospective qui émet les recommandations européennes, toute la chaîne de décision est allemande. Il en découle que la BCE est bien plus souple quand il s’agit de rappeler à l’ordre les banques allemandes par rapport aux banques des pays plus au sud par exemple (au hasard la Grèce). On rappellera que cette banque centrale antieuropéenne n’est pas hasardeusement localisée à Francfort et que ses responsables ne sont pas élus démocratiquement. Le subterfuge des banques centrales dites indépendantes mériterait un livre en soi.

Mais cantonnons-nous à la BCE de Mario Draghi Malefoy, juste pour constater quelques banals conflits d’intérêts. Lorsque Draghi était vice-président de Goldman Sachs (« La banque qui dirige le monde » selon Arte), le personnage a dans le même temps intégré le très opaque G30, un club international localisé à Washington. Ce think tank a été fondé en 1978 par le banquier Geoffrey Bell. Il avait été mandaté par la Fondation Rockefeller (dont l’objectif officiel est de « promouvoir le bien-être de l’humanité dans le monde ») qui est à l’initiative de l’émergence et du financement du G30. La dynastie mondialiste Rockefeller est notamment derrière les très complotistes Groupe Bilderberg et Commission Trilatérale qui visent à unifier le monde sous des bannières communes (démocratie, droit de l’Homme, économie de marché, etc.). Un rapide coup d’œil sur le site officiel du G30 permet de constater que nous sommes bien au cœur du système économique et financier international : les représentants des grandes banques centrales du monde entier y sont membres, ainsi que les dirigeants des banques d’affaires internationales parmi les plus puissantes.

Un nombre conséquent d’anciens de la BCE sont d’ailleurs adhérents de ce club. Par exemple l’ancien gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, ex-n° 1 de la BCE de 2003 à 2011. Autre fait cocasse, les membres du G30 sont cooptés par invitation et font à la fois partie des banques privées et des instances de régulation. Évidemment, aucun compte rendu ne filtre en public. Une première plainte pour conflit d’intérêts avait été déposée contre Draghi Malefoy dès 2012 par l’Observatoire européen des lobbys (CEO) pour une enquête classée sans suite. Il a plus récemment été sommé par le médiateur européen, Emily O’Reilly, de suspendre sa participation au G30 : l’initiative a été bloquée par la BCE elle-même qui ne voit pas d’inconvénient à cette connivence, ce qui est regrettable, car « certains membres de ce Groupe des 30 dirigent en effet des banques sur lesquelles la BCE exerce sa supervision » selon O'Reilly. À noter également que lorsqu’une autre action pour conflit d’intérêts avait été déposée début 2017 contre Manuel Barroso, ancien n° 1 de la Commission européenne qui a intégré Goldman Sachs en septembre 2016, la Commission n’a rien trouvé à redire malgré les multiples vagues d'indignation.

Un rappel important est à faire sur ces banquiers mafieux à propos de la Grèce, ce pays qui n’a jamais eu les critères nécessaires pour faire partie de l’Euroland. Goldman Sachs a maquillé les comptes publics grecs pour diminuer sa dette fictivement et permettre ainsi au pays de rentrer dans l’euro en 2001. Ceci pour légitimer les intérêts géopolitiques et géoéconomiques de l’UE : la Grèce étant l’un des berceaux de la civilisation européenne (démocratie, philosophie…), elle ne pouvait symboliquement pas être mise à l’écart du projet européen. Suite à son entrée dans l’euro, la banque privée américaine a ensuite spéculé contre le pays en pariant sur un défaut de paiement de sa part. Et cela n’a évidemment pas loupé, car ayant eu les mains dans les comptes hellènes, nos vils banksters ont pu jouer sur tous les tableaux afin d’encaisser des sommes astronomiques. Et le récent rapport du Centre de Politique Européenne (CEP), déjà cité précédemment, a encore osé affirmer que les Grecs auraient été avantagés par l’euro, avec un gain de 190 €/habitant depuis 2001. Gain qui aurait été ensuite annihilé par la crise économique à partir de 2010.

La BCE a aussi effectué des stress tests en mai 2018 uniquement sur les banques grecques en anticipation à la fin du plan de « sauvetage » du pays intervenu fin août dernier (une arnaque de 3 Mds € au profit des banques françaises et allemandes). Le bilan bancaire rapporté a été plutôt positif, mais si les critères antérieurs de 2015 (plus stricts) avaient été conservés, trois des plus grosses banques grecques auraient échoué au stress test. Les banques grecques ont actuellement un taux de prêts compris entre 44 % et 56 % du total de leurs prêts, ce qui signifie que sans la dope monétaire de la BCE, elles seraient largement insolvables. Mais grâce aux « efforts » d’Athènes, Sainte Moody’s a relevé la note de la Grèce de B3 à B1. Alors heureux ?

Voici un autre résultat que nous ne jugerions pas de « positif » pour ce pays mis à terre par la Banque. La Grèce est aujourd’hui victime :
D’une dette publique atteignant 178,6 % du PIB (2017) ;
De la cession de ses infrastructures stratégiques (vente de 66 % du distributeur grec de gaz Desfa au consortium italo-belgo-espagnol SENFLUGA Energy Infrastructure et transfert de 14 aéroports régionaux au consortium allemand Fraport AG-Slentel Ltd) ;
De la liquidation de son patrimoine millénaire aux requins internationaux (port du Pirée, une centaine de monuments historiques…) ;
Et de la dégradation effroyable du niveau de vie de ses citoyens (santé, logement, salaires et retraites amputés jusqu’à 40 % dans le secteur public…).
« Je ne suis qu’un banquier faisant le travail de Dieu », avait déclaré Lloyd Blankfein, n° 1 de Goldman Sachs en 2009, en pleine crise financière. Business is business à défaut de charité chrétienne. Face à une telle prédation, certains s’étonnent encore de l’avènement du « populisme ». Ils ne sont pas au bout de leur peine vu que la violence sociale ne va faire que s’accentuer contre les peuples, jusqu’à la réinitialisation du Système par un grand Krach ou par la révolte.

Source : GP

Aucun commentaire :