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21 juin 2016

FLASH - Quand le gouvernement joue avec le feu

Le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a demandé au secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, d’annuler la manifestation de ce jeudi et de la remplacer par un rassemblement statique. Un prélude à une interdiction ?

Dans un entretien au Parisien, Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de Force ouvrière, qualifie le premier ministre Manuel Valls de « pyromane » dans sa manière d’appréhender le conflit social le plus long et le plus dur du quinquennat Hollande. Et les derniers signaux envoyés ce lundi 20 juin tendent à lui donner raison. Le diagnostic pourrait même s’étendre à l’ensemble du gouvernement. « Pyromanie » : « impulsion obsédante qui pousse certaines personnes à allumer des incendies », rappelle le Larousse.

Dans une lettre édifiante, prélude à une interdiction de manifester, que vous pouvez lire ici, sous l’onglet “Prolonger”, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve demande au secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, “tête de Turc” de l’exécutif, de renoncer à organiser une manifestation itinérante à Paris, jeudi 23 juin, de Bastille à Nation, avec les autres syndicats opposés à la loi sur le travail (FO, Solidaires, FSU, FIDL, UNEF, UNL). « Dans ce contexte de tensions et de heurts récurrents qu’en responsabilité ni vous ni moi ne pouvons accepter, le renouvellement à l’identique d’une manifestation itinérante le 23 juin n’apparaît pas envisageable, d’autant que les forces de sécurité intérieure sont mobilisées sur l’ensemble du territoire national pour assurer la mission impérative de prévention d’actes terroristes pouvant être dirigés notamment contre le public de l’Euro 2016 », écrit le ministre de l’intérieur.

Ce n’est pas (encore) un ordre, mais une « proposition », « la seule voie responsable de l’expression des revendications que vous portez avec les organisations auxquelles vous vous associez dans ce mouvement », poursuit Bernard Cazeneuve qui redonne sa version des dégâts humains et matériels de la dernière manifestation du 14 juin (« 13 panneaux publicitaires dégradés, 8 abribus détruits, 28 vitrines d’établissements commerciaux brisées, dont 5 agences bancaires et la façade vitrée de l’hôpital Necker […] 28 fonctionnaires de police blessés… »).

Il a une idée, une solution de rechange « pour garantir la liberté d’expression tout en la conciliant avec la préservation de l’ordre public et la sécurité des participants » et éviter un nouveau 14 juin, où, selon lui, la participation « directe de certains militants syndicaux dans l’agression délibérée des forces de l’ordre » aurait été mise en évidence. Celle que le préfet de police de Paris, dans une opération de communication savamment orchestrée avec l’exécutif pour durcir le bras de fer et discréditer les opposants à sa réforme du code du travail, a commencé à souffler aux médias ce lundi avant même de prévenir les syndicats concernés : un rassemblement statique place de la Nation, aux jours et horaires déclarés. « Si, comme je le souhaite, cette perspective retenait votre attention, vos représentants pourront se rapprocher des services de la préfecture de police de Paris pour déterminer les modalités d’organisation de ce rassemblement, de son encadrement par un service d’ordre interne structuré, et de sa dispersion », conclut Bernard Cazeneuve.

Éric Beynel, l’un des porte-parole de Solidaires, manque s’étouffer devant cette nouvelle surenchère gouvernementale, autorisant désormais les seuls rassemblement statiques. Il la juge « complètement déraisonnable » : « Tout le monde sait qu’il est plus difficile de sécuriser, pour un service d’ordre syndical, un rassemblement statique qu’une manifestation mobile. Quand on fait du sur-place, le contact est plus direct avec les forces de l’ordre. C’est d’ailleurs ce qui explique les affrontements violents qui ont émaillé plusieurs manifestations. Chaque fois, c’est parce que le cortège était immobilisé par les CRS, comme devant l’hôpital Necker le 14 juin, ou alors à l’arrivée comme aux Invalides. Le gouvernement ne cherche pas à apaiser mais à mettre le feu et à transformer la place de la Nation en champ de bataille. » Le gouvernement aurait-il oublié le dernier rassemblement statique qu’il a ordonné et qui faisait suite à une interdiction de manifester, celui en soutien à la Palestine à l’été 2014 (relire ici notre article) ? Il avait dégénéré au bout de deux heures dans un quartier de Barbès transformé en souricière, théâtre de guérilla urbaine, entre CRS et jets de pierres… « Que veut le gouvernement ? Des morts ? » s’interroge Éric Beynel de Solidaires.

L’intersyndicale n’a pas tardé à répondre au courrier du ministre de l’intérieur. Ce lundi en début de soirée, une réponse à quatorze mains lui a été adressée, occasion de lui rappeler qu’elles sont sept organisations syndicales à être engagées dans un mouvement unitaire que l’exécutif veut réduire à un face-à-face entre lui et la CGT). Elle dénonce « une remise en cause d’un droit fondamental, la liberté de manifester », « un semblant d’alternative inacceptable qui constitue un danger pour la sécurité de nos militants ». « Lors des dernières manifestations, il ne vous aura pas échappé que c’est dans les lieux d’arrivée des manifestations que les tensions ont été le plus vives. Les “casseurs” n’étant pas stoppés dans leur progression, ils se retrouvent face aux forces de l’ordre et à notre service d’ordre au point d’arrivée. Nous avons tous pu constater que les échauffourées les plus graves ont eu lieu à ce moment-là », rappelle l’intersyndicale qui réfute l’affirmation selon laquelle certains militants syndicaux auraient délibérément agressé des forces de l’ordre.

Questions sur une interdiction

L’intersyndicale, qui demande aux services de Cazeneuve de lui fournir « un parcours de A à B sécurisable » puisque celui entre Bastille et Nation, délibérement court, ne lui convient pas, entend bien maintenir son défilé jeudi 23 juin. Quitte à braver l’interdiction, car il ne fait aucun doute que la manifestation, si elle est maintenue, sera interdite par la préfecture de police. «À défaut d’accord, la préfecture de police avise, dans un courrier, les organisateurs qu’elle sera dans l’obligation d’interdire par arrêté la tenue de la manifestation sur l’itinéraire déclaré », a prévenu la préfecture de police ce lundi dans les médias. Elle peut, selon le décret-loi du 23 octobre 1935, interdire une manifestation, pour une seule raison : le trouble à l’ordre public.

Une telle décision est néanmoins rarissime, surtout pour des mouvements sociaux, le Conseil d’État contestant régulièrement la légalité du procédé. La prolongation de l’état d’urgence a cependant permis d’élargir considérablement le cadre d’une telle interdiction. Ainsi, lors de la COP21 en novembre 2015, les rassemblements de militants en marge ont été interdits, en raison du double impératif de la menace terroriste et de la sécurisation du forum de Paris et de son aréopage de chefs d’État. Plus récemment, des manifestations à Nantes et à Rennes, théâtres de violents affrontements, ont été interdites, mais elles n’émanaient pas des grandes centrales syndicales.

Ce serait la première fois en France sous la Ve République que de grandes organisations syndicales braveraient l’interdiction qui leur serait faite de manifester, qui plus est sous un gouvernement réputé « de gauchiasse » et proche des syndicats. L’intersyndicale le laisse entendre depuis la semaine dernière et les premières menaces du gouvernement de bafouer le droit de manifester « au nom de la sécurité des biens et des personnes ». Le premier ministre avait passé son week-end à mettre en garde les syndicats, notamment dans Le Journal du dimanche où il mélangeait tout, l’Euro, la lutte contre le terrorisme, l’assassinat d’un couple de policiers revendiqué par l’État islamique, et déclarait : « Compte tenu de la situation, des violences qui ont eu lieu, de l’attentat odieux contre le couple de policiers mais aussi de la tenue de l’Euro, les organisateurs devraient annuler eux-mêmes ces rassemblements. C’est du bon sens ! »

Enlisé dans un conflit interminable depuis quatre mois, que soutient une majorité de la population malgré la violence des campagnes de désinformation, conforté dans sa dérive autoritaire par un état d’urgence qu’il ne cesse de prolonger, le gouvernement a choisi la stratégie de la tension et du pourrissement. Tout en faisant mine d’envoyer la ministre du travail, Myriam El Khomri, renouer le fil d’un dialogue rompu avec les opposants les plus virulents à sa réforme, notamment la CGT.

« Après avoir essayé tous les stratagèmes pour nous rendre illégitimes – les inondations, l’Euro, l’enfant orphelin du couple de policiers abattu… –, il sort la dernière arme antidémocratique, l’interdiction de manifester », constate Eric Beynel de Solidaires. « Le gouvernement est dans la provocation maximale et confirme sa volonté de pénaliser le mouvement social », renchérit Florian Borg, du syndicat des avocats de France (SAF). Si la manifestation est interdite et que les organisations syndicales en viennent à enfreindre cette mesure, leurs secrétaires généraux risquent les bancs de la correctionnelle, six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende (les participants, s’ils n’obtempèrent pas aux sommations de dispersion des forces de police, une amende de 11 euros, montant d’une contravention de première classe).

Même la CFDT, allié du gouvernement à la position de plus en plus inconfortable, condamne une potentielle interdiction de manifester. « Ce n’est pas du tout souhaitable », a réagi dans un entretien aux Échos Laurent Berger, le numéro un de la CFDT. Pour deux raisons : « La première, qui est la raison de fond, qui tient à ma conviction, c’est qu’il faut donner la possibilité à chacun de manifester dans de bonnes conditions, à condition évidemment qu’en termes de sécurité ce soit tenable. Là, ces manifestations (contre la loi travail – ndlr), elles peuvent se tenir, je ne vois pas de problème. La deuxième raison, c’est que je n’ai pas tellement envie qu’on victimise la CGT.» François Hommeril, le nouveau président du Syndicat de l’encadrement, qui a rejoint le camp des opposants fermes et définitifs à la réforme du code du travail, sans pour autant descendre dans la rue, ne comprend plus l’attitude du gouvernement : « Sa ligne devient illisible et plus très responsable. Son devoir n’est pas d’interdire les manifestations mais d’écouter, d’entendre les responsables des organisations syndicales qui ont fait des propositions pour mettre un terme à ce conflit. »

Il trouve l’exécutif « culotté » : « Deux syndicats de police majoritaires – Alliance (affilié à la CFE-CGC, à droite) et FO – expliquent que les ordres tardent étonnamment à arriver aux forces sur le terrain au moment où les casseurs entrent en scène et le gouvernement veut interdire les manifestations au nom du maintien de l’ordre alors qu’il ne met pas les moyens efficaces de commandement pour garantir la sécurité dans les manifestations ?! » « La préfecture et le ministère savaient que des groupuscules venus d’un peu partout en France allaient monter, pourquoi ils n’ont rien fait ? Et ça fait trois mois qu’ils savent qu’il y a des problèmes dans les manifestations, et ils n’agissent pas en conséquence. À titre de comparaison, on a arrêté les hooligans après les heurts à Marseille en moins de 48 heures. », rappelait au lendemain des débordements du 14 juin Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT.

Source : Mediapart
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