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20 octobre 2015

FLASH - En avant vers la retraite à 67 ans !

Y a rien de tel pour mettre le feu aux poudres ! Le récent accord des partenaires sociaux sur les retraites complémentaires en est un signe mais il en existe de nombreux autres : le patronat comme le gouvernement socialiste voudraient pouvoir avancer lentement vers la retraite à 67 ans. Travailler beaucoup plus longtemps pour gagner beaucoup moins : voilà le scénario inquiétant qui est en gestation.

François Hollande aura décidément renié tous ses engagements de campagne, les uns après les autres, et se sera méthodiquement appliqué à désespérer ceux qui lui ont permis d’accéder à l’Élysée.

S’il en faut une dernière illustration en date, c’est assurément le dossier hautement symbolique des retraites qui l’apporte. Comme il semble loin, en effet, le temps où le candidat aux primaires socialistes promettait d’abroger la principale mesure prise en 2010 par Nicolas Sarkozy, relevant de 60 à 62 ans l’âge légal du départ à la retraite ! Désormais, même si ce n’est pas affiché publiquement, c’est une autre voie qu’empruntent les dignitaires socialistes : en avant, à petits pas vers la retraite… à 67 ans ! Le Medef en rêve depuis longtemps, et c’est vers cela que la France se dirige.

Même si la plupart des grands médias se gardent de dire les choses aussi nettement, il n’est, de fait, guère difficile de décrypter les intentions du pouvoir.

Car plusieurs indices laissent clairement entendre que c’est dans cette voie que le gouvernement veut aller, en emmenant avec lui les partenaires sociaux qui sont disposés à le suivre. Au diable la retraite à 60 ans, qui depuis 1982 faisait partie des réformes emblématiques de la gauche ! Au diable la retraite à 62 ans, à laquelle François Hollande s’était rallié, sans vraiment l’assumer ! Car en vérité, c'est à la retraite à 67 ans que la France se prépare, sans que cela ne soit vraiment affiché.

Ces dérapages successifs qui nous ont conduits presque insensiblement de la retraite à 60 ans – promis, juré, on ne renoncera jamais à cet acquis social majeur ! – jusqu'à la retraite à 67 ans qui se dessine, il n’est guère difficile de les reconstituer.

D’abord, jusqu’en 2011, il y a donc, pour la gauche dans toutes ces composantes, un dogme absolu : la retraite à 60 ans fait partie des grandes conquêtes sociales qu’il faut défendre bec et ongles contre les réactionnaires de tous poils qui veulent l'abroger.

Candidat à la primaire socialiste, François Hollande dénonce – comme d’ailleurs tous ces rivaux, à la seule exception notable de... Manuel Valls ! – la réforme pilotée en 2010 par Nicolas Sarkozy et François Fillon, relevant à 62 ans l’âge légal du départ à la retraite. Lors de son face-à-face avec Martine Aubry, pour le second tour, le 12 octobre 2011, il prend ainsi clairement position pour le retour à la retraite à 60 ans.

Mais, ensuite, François Hollande fait du... Hollande ! Plus jamais, il ne dira les choses aussi clairement.

À ceux qui sont attachés à la retraite à 60 ans, il promet qu’il honorera sa promesse, croix de bois, croix de fer ! À ceux qui y sont opposés, il suggère à demi-mot qu’il se reniera. Dans cet art du fildefériste dans lequel le dignitaire socialiste excelle, il réalise ainsi, le 2 mai 2012, une prouesse remarquable, lors de son face-à-face avec Nicolas Sarkozy, pendant l’entre-deux tours : en quelques phrases, il arrive à dire une chose et son contraire. « Enfin, sur la question des retraites, vous avez fait une réforme, qui d’ailleurs ne sera plus financée à partir de 2017-2018. Vous l’avez fait voter, elle a ses inconvénients et elle a ses lourdeurs, surtout ses injustices. La première des injustices est qu’une femme, un homme qui a commencé à travailler à 18 ans et qui va avoir ses 41 années de cotisations, à qui l’on va dire "mais non, ce n’est plus 60 ans, c’est maintenant 62 ans et donc il va falloir faire 42 ans, 43 ans de travail", sont souvent ceux qui ont commencé tôt, qui ont fait des métiers pénibles. J’ai considéré que oui, pour cette catégorie, je rétablirai le départ à 60 ans dès lors qu’il y a 41 années de cotisation et qu’on a commencé tôt à travailler. »

On sait en effet que le patronat et ces trois syndicats sont convenus d’un système de bonus-malus pour les retraites complémentaires, au terme duquel un salarié partant à la retraite à 62 ans et ayant cotisé pendant 41,5 années, c’est-à-dire remplissant toutes les conditions légales pour disposer d’une retraite à taux plein, ne pourrait pourtant pas prétendre. Dans ce cas de figure, s'il part à la retraite à 62 ans, un malus de 10 % sera prélevé sur le montant de sa retraite complémentaire à partir de 2019 pendant chacune des deux années suivantes et peut-être même la troisième année, si les finances de ces régimes ne se redressent pas. La seule condition pour que ce même salarié ne soit pas pénalisé par une décote sera donc qu’il travaille au moins jusqu’à 63 ans. C’est le premier aspect stupéfiant de cet accord : quelques partenaires sociaux se sont, de facto, mis d’accord sur un changement de l’âge légal du départ à la retraite, le relevant de 62 à 63 ans. C’est dire que le Medef avait bien évidemment le feu vert du gouvernement avant de mettre ce schéma sur la table, que Manuel Valls a aussitôt approuvé chaleureusement. C'est le rituel : dès qu'une mesure frappe les salariés, Manuel Valls applaudit ! Il y a juste une mesure de protection : les petites retraites, exonérées de CSG ou bénéficiaires d’un taux réduit, ne seront pas pénalisées par ce système de malus.

Mais les partenaires sociaux ont durci encore davantage le dispositif, en prévoyant aussi qu’un salarié n'affichant 41,5 ans d'activité qu’à ses 64 ans devra, lui aussi, travailler encore un an de plus, soit jusqu’à 65 ans, s’il ne veut pas qu’une décote soit appliquée sur sa retraite complémentaire. Et cela vaudra aussi pour les tranches d’âge au-dessus, jusqu’à… eh oui ! Jusqu’à... 67 ans ! Car cette fois, encore, c’est ce même âge cliquet que le Medef a glissé dans l'accord. C’est le plafond au-dessus duquel les retraites seront servies sans décote, mais tout en restant proportionnelles aux années d’activité.

Tous les indices vont donc dans le même sens : c’est l’âge de 67 ans qui devient de plus en plus la référence. C’est la ligne d’horizon autour de laquelle le gouvernement socialiste et le Medef organisent l’avenir du système des retraites. Et pour consolider cette perspective, il y a aussi la possibilité d’un bonus, pour inciter les salariés à travailler encore davantage. Pour ceux qui partiront deux ans ou trois ans après l’âge du taux plein, des bonifications de 15 % et 25 % respectivement sont prévues.

Le Medef ne cesse de répéter que l’âge légal de départ à la retraite dans de nombreux pays européens, à commencer par l’Allemagne, est de 67 ans. Et, en accord avec la CFDT qui ne rate jamais une occasion pour lui venir en appui, comme en accord avec le gouvernement socialiste, c’est donc ainsi que les choses se mettent doucement en place.

On entend, certes, l’objection. Rien ne fera obligation aux salariés de travailler jusqu’à 63 ans. Et encore moins d’empocher le système de bonus, en travaillant selon les cas de 65 à 67 ans. Encore faut-il souligner que cette objection ne tient pas : l’argument est au choix mensonger ou cynique.

Il faut en effet avoir à l’esprit que le pouvoir d’achat des retraites est singulièrement défaillant, pour de nombreuses raisons. D’abord, dans le cadre de la dernière réforme des retraites, leur revalorisation annuelle éventuelle a été décalée du 1er avril au 1er octobre. Ce qui fait perdre beaucoup de pouvoir d’achat aux retraités. De surcroît, dans le cadre du plan d’austérité, le gouvernement a aussi décidé un gel du pouvoir d’achat des retraites du régime général. En clair, la dernière revalorisation des retraites du régime général date du 1er avril 2013 (+1,3 %). Et depuis, les retraites sont restées gelées en 2015, et devraient le rester au moins jusqu’au 1er octobre 2016.

Pis que cela ! Syndicats et patronat sont parvenus à un accord, en mars 2013, qui est entré en vigueur dès le mois suivant, en avril 2013, prévoyant que les retraites complémentaires soient revalorisées chaque année de l’inflation minorée de 1 point. Et cet accord prévoyait que ce système organisant une perte massive du pouvoir d’achat des retraites complémentaires soit reconduit en 2014 et 2015.

Prévu pour durer trois ans, ce système va donc être pérennisé. Car c’est une autre des mesures sur lesquelles se sont mis d’accord le Medef et la CFDT, la CGC et la CFTC : le système de sous-indexation des pensions complémentaires va se poursuivre (ce qui va faire perdre de l’ordre de 2,1 milliards d’euros par an en plus aux retraités), et le décalage à octobre des revalorisations sera maintenu (ce qui leur fera perdre de l’ordre de 1,3 milliard en plus).

En somme, les salariés sont sommés de travailler plus longtemps, pour percevoir des retraites dévalorisées. Ce qui permet de bien mesurer ce qu’ont été les réformes ou les accords sur les retraites de ces dernières années : pour les salariés, cela a été perdant-perdant !

On peut dire les choses autrement : en dévalorisant massivement les pensions, le patronat, appuyé par le gouvernement, a trouvé un aiguillon pour contraindre les salariés à travailler plus longtemps.

Imagine-t-on en effet que les salariés auront le loisir de choisir l’âge de leur départ à la retraite ? Il suffit de prendre connaissance de l’évolution du pouvoir d’achat des retraités pour comprendre que beaucoup de salariés seront de la sorte contraints de retarder le plus longtemps possible leur départ à la retraite. Car pour beaucoup, la retraite est synonyme de pauvreté ou de revenus très faibles. Pour en prendre la mesure, il existe de très nombreuses études publiques.

La France comptait 15,6 millions de retraités en 2013, et que leur pension moyenne s’élève à 1 306 euros brut mensuels, soit 1 216 euros net par mois. Par comparaison, cette même année 2013, le niveau de vie médian des Français était de 1 666 euros mensuels et le seuil de pauvreté s’établissait à 1 000 euros par mois. Autrement dit, une grosse moitié des retraités disposaient de pensions très faibles sous le seuil de pauvreté ou ne le dépassant que d’à peine 200 euros par mois.

Encore faut-il dire que cette pension de 1 216 euros net par mois n’est qu’une moyenne, recouvrant de gigantesques disparités. On apprend ainsi qu’au cours de cette même année 2013, les femmes ont en moyenne une pension inférieure de 39,5 % à celle des hommes.


  • Le gouvernement face à la supercherie du dialogue social
Depuis 2012, le gouvernement est allé de renoncement en reniement. Ces deux dernières semaines, l’État a participé à la mise en scène de la violence des rapports sociaux. Le « moment Air France », c’est l’acmé douloureuse et grotesque d’une politique qui a tourné le dos aux salariés, à sa gauche, à son électorat.

Lundi prochain aura lieu la conférence sociale, grand raout inventé par Hollande pour faire s’asseoir, une fois par an et en dehors de toutes négociations, syndicats et patronat autour d’une même table. Myriam El Khomri y fera ses vrais premiers pas dans son costume de ministre du travail, et prônera, sans surprise, les vertus du dialogue social. Mais de quoi parle-t-on ? Depuis deux semaines, l’État a participé à la mise en scène de la violence des rapports sociaux, dans une France plombée par un chômage affolant. L’affaire Air France, et l’emballement sur les images de ces deux directeurs sauvés par des gros bras de la fureur des salariés, constitue de ce point de vue un marqueur de ce quinquennat, le signe de son aveuglement.

Il était plus facile, bien sûr, de condamner. Qui peut se réjouir de voir deux hommes malmenés, la chemise en charpie ? Mais pourquoi a- t-il fallu attendre plus d’une semaine pour entendre un Hollande parler aussi de la « brutalité d'un certain nombre de décisions qui peuvent être celles des patrons » ? Et encore, c’est un ouvrier CGT qui lui force la main, en refusant de serrer la sienne. La nouvelle ministre du travail, muette elle aussi, a fini par rappeler timidement au micro d’Europe 1 qu’il fallait « entendre la colère des salariés et leur incompréhension », comme si c’était des gros mots. Ce que l’on a retenu de cette séquence, ce sont donc surtout les rodomontades martiales d’un Macron et d’un Valls. « Pas d’excuse » à la violence chez Air France, a dit ce dernier lors de son déplacement en Arabie saoudite, dans un pays où les décapitations en public s’accélèrent à un rythme macabre, selon Amnesty International. Il fallait oser.

Le « moment Air France » n’est pas un point de bascule, c’est l’acmé douloureuse et grotesque d’une politique qui a tourné le dos aux salariés, à sa gauche, à son électorat. Xavier Mathieu, ex-leader des Conti, l’a présenté à sa manière cette semaine, jetant un voile d’ombre sur le plateau du grand journal de Canal +, glaçant ses interlocuteurs par le rappel des cinq suicides qui ont suivi la fermeture de son entreprise : « Je rends hommage à la classe ouvrière car depuis 2008 [le début de la crise financière - ndlr], il n’y a jamais eu un vrai drame. On serait aux États-Unis, où tout le monde a des armes, il y en aurait eu une paire qui se serait fait plomber. »

La violence est bien là, tapie dans l’ombre d’un chômage et d’une déstructuration sociale dont on ne prend même plus la peine de parler et que le pouvoir feint d’ignorer. Elle se nourrit de tous les reniements passés. En début de mandat, François Hollande commence par enterrer la proposition de loi sur l’amnistie syndicale, contrairement à sa promesse faite aux communistes. Son gouvernement n’aura ensuite de cesse de nier les rapports de force, plaidant sans relâche pour la négociation, le consensus. Cette rentrée, pour vendre sa future réforme du code du travail, il n’y en a eu que pour la « responsabilité des acteurs », « la culture du dialogue » et « la confiance dans les entreprises ».

Le gouvernement pousse même la “conversion au réalisme” jusqu’à dénier le moindre rôle de l’État dans les rapports sociaux. Celui-ci ne doit même plus être arbitre ou médiateur. Il est prié de s’effacer de tout pour laisser le dialogue « sain et équilibré » entre patronat et salariés se dérouler sans anicroche. L’existence même de la loi dans le monde de l’entreprise paraît désormais même critiquable à une partie de cette “gauche décomplexée”. Dans le sillage, le gouvernement affaiblit tous les organismes de contrôle, que ce soit la médecine du travail ou l’inspection du travail (voir à ce sujet le cas exemplaire de Tefal) jugés comme des empêcheurs de produire en rond. Même dans ses scénarios les plus optimistes, le patronat n'en attendait pas tant. Le gouvernement aime vraiment l'entreprise, comme l'a affirmé Manuel Valls lors de l'université d'été du Medef en août 2014.

Dans ce contexte, Air France est un cas d’école. Un corporatisme exacerbé, tendu à l’extrême par une direction trop heureuse d’avoir ainsi des ferments de division dans sa main. Une énième négociation annoncée unilatéralement avant l’été, alors que des accords sur la productivité sont en cours, et qu’ils ont été chèrement discutés l’an dernier. Pour finir, un ultimatum, et la menace de licenciements secs. En bonus, un État, actionnaire à plus de 17 % d’une entreprise en crise, qui joue au mort, et refuse même de revoir des dispositions handicapant la compagnie aérienne qui relèvent pourtant de sa compétence. Et tous de s’étonner ensuite que la corde casse…

Michel Sapin n’a pas eu un mot, ou presque, lors de la présentation du budget 2016, pour le chômage, comme le rappelle cet article de Mediapart. Le ministre des finances s’en est tenu à sa feuille de route, la « maîtrise de la dépense publique ». Pendant ce temps, les plans sociaux, les faillites continuent inexorablement.

Le corollaire immédiat de cette ligne, c’est la désillusion énorme des salariés, ceux d’Air France et des autres. Les syndicats aussi sont en plein désarroi, incapables de raccrocher les wagons quand les lois s’ajoutent les unes aux autres, tellement complexes et protéiformes qu’elles glissent entre leurs doigts. La loi Macron, modèle du genre, qui a notamment voulu plafonner les indemnités prud’homales (l’article a depuis été retoqué par le conseil constitutionnel), et qui ouvre la voie au travail du dimanche, est le marqueur d’une gauche qui capitule.

Depuis, le ministre de l’économie s’est érigé en ministre du travail, multipliant les provocations à l’image d’un Nicolas Sarkozy quand il était ministre de l’intérieur. Ayant un avis sur tout, Emmanuel Macron en appelle un jour à en finir avec le statut des fonctionnaires, le lendemain avec les 35 heures, le surlendemain avec le code du travail. Pour finir par cette déclaration : « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord. » Tenir de tels propos quand il y a 5 millions de chômeurs en France fait l’effet d’une gifle.

Les syndicats voient aussi les référendums se multiplier dans les entreprises, derniers exemples en date chez Smart ou Sephora, une manière toute particulière de piétiner à bas bruit la représentativité à la française, de mettre en question leur légitimité. Des syndicats, enfin, qui sont de plus en plus souvent dépassés par leur base. Fatigués des coups de menton indolores des centrales parisiennes, incrédules devant l’opacité des jeux financiers, des salariés cassent, sabotent, séquestrent.

En jouant l’indignation à géométrie variable sur Air France, le risque pris par le gouvernement est immense. Il apporte l’illustration que le dialogue social peut n’être, au fond, qu’une énorme supercherie.
 
Source : Mediapart
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