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7 juin 2015

FLASH - Menaces sur la liberté d'expression

Quelle excitation chez les éditocrates et autres clowns médiatiques qui s'insurgent en notre nom, mais avec une légitimité douteuse, suivis de quelques politiciens du siècle dernier ! Défendre la liberté d’expression, se prendre pour Voltaire, prendre l’air farouche et désigner l’Ennemi Obscurantiste, proclamer qu’on ne lui cédera pas une once de notre Liberté chérie, quel qu’en soit le coût… Ou comment prendre son pied à peu de frais et sur le dos des plus faibles dans notre société, des boucs-émissaires accusés de tout depuis des années, bref des seuls que l’on a soigneusement privés de tout moyen de se défendre. Qu’un « musulman d’apparence » tente de refroidir cette ardeur, et son compte est bon : « il est complice, il a un double discours ! » N’a-t-il pas refusé de proclamer qu’au nom de la laïcité et des « valeurs de la République », qui sont plus sacrées que tout ce à quoi il peut croire, « il faut se battre pour la liberté d'expression »

Coup de chance, je ne suis pas « musulman d’apparence », ce qui confère des avantages significatifs dans la société française, dans mes rapports avec la police, en matière d’emploi, d’éducation, de santé, de justice, de logement… Parmi ces avantages, j’ai le droit d’écrire de terribles grossièretés, comme le fait que la République n’a de leçon à donner à personne, car elle n’a jamais été antiraciste, et qu’au contraire elle a presque toujours été dans le mauvais camp, en s’opposant militairement à la République d’Haïti puis en lui réclamant de lourdes réparations financières pour indemniser les esclavagistes tout à coup dépossédés, pendant l’affaire Dreyfus, contre les immigrés italiens, allemands, belges ou polonais à la veille de la Première Guerre mondiale, dans les années 1930 vis-à-vis des juifs, déshumanisant les « indigènes » dans ses colonies, les réprimant quand l’espoir de la liberté s’y est levé.. ou, plus tard, à Nouméa, au Rwanda et ailleurs en Afrique, aujourd’hui vis-à-vis des Rroms ou enfin dans les ghettos que nous tolérons finalement si bien aux portes de nos agglomérations.

La liberté d’expression est certes un droit garanti, mais de façon très limitée. Il n’a jamais été un absolu, y compris pour les journalistes. Nombre de fonctionnaires sont soumis au fameux devoir de réserve, tandis que les salariés qui oublient de faire preuve de loyauté envers leur employeur le paient cher, et nul n’a le droit d’être injurieux ou de diffamer autrui en public, sans parler de l’apologie de crime de guerre ou de crime contre l’humanité et autres appels à la haine ou à la violence. La liberté d’expression est tout de même un des aspects essentiels de l’Etat de droit, au côté de la liberté de conscience. Privilège de Blanc, j’ai aussi le droit d’écrire qu’en toute logique, chacun devrait avoir le droit, s’il le souhaite, de dire qu’il méprise l’une ou l’autre de ces libertés, la laïcité, ou la nation, autant que la religion ou une religion en particulier… mais nos chevaliers blancs ne l’entendent pas ainsi.

Pourtant, la réalité est que la liberté d’expression n’a jamais été menacée en France par des musulmans, fussent-ils membres des groupuscules les plus orthodoxes ou les plus véhéments à propos des guerres et autres manœuvres que nos dirigeants mènent partout dans le monde, souvent malgré nous, pour maintenir ou renforcer leur hégémonie et leur domination. Qu’il y ait parmi ces groupes des crétins et des réactionnaires, antisémites ou sexistes ne change rien à ce fait : à aucun moment, jamais, la liberté d’expression n’a été mise en danger par un quelconque porte-parole autoproclamé des « Musulmans », ici mis entre guillemets pour rappeler que penser qu’il s’agit là d’un groupe cohérent est absurde, et surtout raciste. Ha, les Autres… « Le problème, ma bonne dame, c’est qu’en plus on n’arrive pas à les reconnaître : ils se ressemblent tous ! »

Où étaient tous ces chevaliers blancs de la liberté d’expression lorsque des catholiques injuriaient et agressaient physiquement l’an dernier les responsables d’un théâtre parisien et ses spectateurs ? Les a-t-on entendus exiger une condamnation ferme et sans appel de cette odieuse agression contre nos valeurs, si belles et précieuses, à chaque curé, à chaque responsable politique « d’apparence chrétienne », à chaque représentant d’association regroupant des chrétiens pour des projets aussi variés que l’aide sociale ou la diffusion de leur foi ? Ils étaient pourtant nombreux, ces grotesques et terrifiants nostalgiques de la très sainte Inquisition agenouillés en prière de rue place du Châtelet. Notre si républicaine police nationale, que Manuel Valls se refuse à brusquer en imposant à ses agents la remise d’un récépissé de contrôle d’identité, les a-t-elle appréhendés, comme ce fut le cas des deux cents naïfs qui ont cru que la liberté d’expression et de manifester pacifiquement les concernait également ? Pourquoi ceux-là ont-ils pu maintenir des jours durant leurs manifestations manifestement illégales et agressives, alors qu’on prévoit un dispositif policier hors norme pour s’assurer que ceux-ci seront réduits au silence ?

La liberté d’expression est donc érigée en valeur cardinale… en particulier quand elle s’exerce pour défendre les valeurs chrétiennes, la catéchèse républicaine, ou quand il s’agit de critiquer l’islam, ses fidèles, ou ceux qui leur ressemblent, mais passons, ce n’est pas le moment de faire du mauvais esprit. Charlie Hebdo a le droit de publier ses caricatures. C’est un droit fondamental pour une publication de presse, et seule la justice pourrait l’empêcher ou, après coup, condamner l’hebdomadaire. Ceux qui critiquent Charb et ses copains ne veulent pas leur interdire quoi que ce soit. Nous posons juste une question : critiquer et caricaturer les « Ritals » dans les années 1900, était-ce faire preuve de courage et défendre la liberté d’expression ? Critiquer et caricaturer les juifs ou le judaïsme pendant l’affaire Dreyfus ou dans les années 1930, était-ce faire preuve de courage et défendre la liberté d’expression ? Critiquer et caricaturer les « Bicots » sous le régime de domination coloniale ou pendant la guerre d’Algérie, était-ce faire preuve de courage et défendre la liberté d’expression ? Critiquer et caricaturer les Rroms aujourd’hui comme hier, est-ce faire preuve de courage et défendre la liberté d’expression ? On dit des chiens qu’ils sont forts avec les faibles et faibles avec les forts...
Source : Mediapart (2012)
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